Que de souvenirs, d’une enfance bien lointaine, m’assaillent aujourd’hui, en ce mardi-gras 1945, tristement vécu dans mon refuge de Limoux. « Adiu paure Carnaval ! Tu t’en vas et ieu demori per mangea la soupo a l’ail ! » Y chantait-on naguère, au moment de brûler ce seigneur éphémère, sur la place publique, que l’on nommait alors « Les Mazels » , ou tout prosaïquement : « la plaço de las pialos » (des abreuvoirs) ou plus simplement encore « Les Halles », grouillante d’une foule joyeuse.

 

C’était alors une époque qui voyait, très particulièrement à Limoux, tout le monde (hommes, femmes et enfants) entremêler aux rigueurs de l’hiver… et du carême qui n’est qu’une « Permanence de Restrictions », les naïfs plaisirs et les ébats populaires.

Parmi cette foule exubérante, des hommes jeunes, contents de leur sort, des femmes jeunes aussi, sans négliger outre mesure leur rôle domestique et même de tout jeunes enfants, qui avaient le geste inné, se déguisaient, le plus souvent en beau domino de soie ou en pierrot de lustrine, le visage caché par un joli masque de satin de teinte claire, ou d’un loup en velours noir. En sortant de l’un des cafés de la ville où ils s’étaient groupés, (Grand Café, Concorde, Collè, Le Malbrié, le Quec, le Flambard, le Marranot etc…) ils s’intercalaient dans les rangs d’une dizaine de musiciens particulièrement qualifiés qui jouaient avec éclats des airs tirés du folklore Audois, airs que l’on peut retrouver dans le recueil des « Chansons des Provinces Françaises » harmonisées par Joseph Canteloube.

Le masque qui avait la plus belle prestance et aussi quelque sang-froid nécessaire était choisi pour mener la musique. Assez rarement on confiait à une femme ce rôle difficile. Et je revois ainsi les Palauqui, les Luguel, les Julounet, les Firménou et Cluscard et Pugès et Garros et Bouyérou et Imbert et le Lanterniè lançant dans les airs les trilles endiablées de leur bois, de leurs cuivres et les roulements tonitruants de leurs caisses.

Le Limouxin – 25 février 1945 – N° 24

CARNAVAL par J.L. LAGARDE – Essai documentaire

 

Si mes souvenirs remontent aux récits des aïeux, ces musiciens, relativement modernes étaient jadis des hautboïstes catalans (Les abouèsés) peut-être précurseurs des « Coblas Roussilonnaises » qui sous les couverts de la place, avec étapes à chacun des cabarets qui l’entourent, entraînaient nos masques qu’on nommait « Les Fécos » puisqu’on a pour eux inventé une expression pour définir leurs gestes : « Faire Fèque » dont l’étymologie m’échappe.

Ces Fécos,  bottés, gantés,  chics, tenaient en mains un roseau assez long (la carabéno) joliment enrubanné, avec lequel, voltant et vire-voltant, unissant, selon le rythme musical, le lascif italien à la fougue espagnole, encore très couleur locale à Limoux, ils faisaient des jeux de grâce, évoquant des minauderies de tarentelles et de séguedilles.