Hélas, même à Limoux, ce Carnaval, qui est une des plus vieilles traditions du monde, s’éteint peu à peu, pour des causes multiples et très diverses. Cependant, il était, comme tant de rites folkloriques, la survivance de solennels rites religieux propres aux populations agricoles. Bien des vieux, comme moi, se souviennent des libations et de la mort de Carnaval, bruyamment carbonisé.

 

Il emportait avec lui l’hiver, laissait en héritage, au milieu des rires, des chants et des danses, la promesse du printemps proche. Mais beaucoup ne se doutent pas qu’ils assistaient ainsi à la continuation des Saturnales Romaines, des Hommages à Bacchus, des offrandes à Dionysos, et que, non seulement à Limoux, mais dans l’Europe entière, on retrouve ces traditions tout au fond des hommes, surtout de ceux qui accomplissaient les gestes millénaires du travail des champs.

On a tenté parfois les manifestations du « Carnaval de Limoux » dans les localités de la région ; mais chaque fois le succès a été douteux. Pour la réussite il y faut le cadre, l’ambiance, une sorte d’atavisme et, surtout une emprise totale de la foule, qui, faisant des haies compactes sur le passage du cortège, se donne toute, et presque à son insu, à des ondulations rythmées par la musique. Le « Tour de Fèque » n’est bien que dans Limoux.

Reverrons-nous, quand reviendront vraiment des jours bien meilleurs, les grandes fêtes qui, du premier dimanche de janvier à la mi-carême, mettaient leur joyeuse animation au seuil du printemps ? Espérons-le, car je crois que ni le cinéma, ni la littérature, à l’exception du roman de Marcel Barrière : « Le Carnaval de Limoux » n’ont rien gardé de ce pittoresque et unique Carnaval.

Des facteurs tout nouveaux : les sports, les spectacles, le tourisme, etc. tendent à faire disparaître les jeux et fêtes auxquels jadis ces populations entières prenaient une part active. Aujourd’hui, elles se laissent distraire et ne composent plus leurs propres distractions. Ces délassements dirigés ne sapent-ils pas un peu de la vitalité artistique et artisanale, ne nivellent-ils pas progressivement les caractères originaux des individus et des peuples ?

Que ce Carnaval bonnasse puisse ressusciter à Limoux, tout particulièrement, dans le savoureux parfum de la dinde rôtie (la gindo) arrosée de bons crus, dans les éclats dorés de notre pétillante Blanquette, dans les divers fumets de nos « fouassets, nos croustades, séquets, raouzels, curbelets et nostros coquos » parmi les batailles pour rire ou confettis et serpentins, castagnous et cacahouètes ont peu à peu remplacé les dragées, les pralines, les fondants, les fruits confits ou non au grand-dam de nos charmantes Limouxines, qui cherchaient à deviner, sous le masque, le doux visage de l’être aimé qui offrait galamment ses friandises.

Pas adiù, paure Carnaval       mais à pla leu

Rectification – Dans la première partie de cet Essai Documentaire, paru le 25 février 1945, au 4èmeparagraphe qui donne les noms des vieux musiciens du « Tour de Fèque » lire Grânos (Gavignaud) et non Garros – Le doyen Grânos jouait d’un curieux instrument de cuivre nommé « Ophicleïde » ou serpent à clé, aujourd’hui totalement disparu de nos fanfares. Cet instrument avait une embouchure comme le baryton et des clefs comme le Saxophone. On le prenait à deux mains, presque vertical devant la poitrine. Il était haut et assez encombrant. Son registre était peu étendu ; sa sonorité était celle d’une Basse. Après une importante modification de matière, de forme, de galbe et de sonorité, plus gracile et plus léger puisqu’il est maintenant en bois, avec une hanche comme le Hautbois, il a pris place dans les grands orchestres symphoniques, sous le nom de Tuba ou Basson.

Le Limouxin – 11 mars 1945 – N° 26

CARNAVAL par J.L. LAGARDE