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Journal de Limoux du 16 juin 1850

 

 

Croyances et traditions populaires des environs de Limoux  par Louis Alban Buzairies

 

Les traditions mythologiques étaient autrefois très répandues vers le midi de l'ancienne Gaule. Dans les contrées occupées par les rares habitations, au pied des montagnes escarpées, on les retrouve encore aujourd'hui.

Limoux et ses environs, placés dans les environs de la grande chaîne pyrénéenne , ont abondé eux aussi en récits fabuleux, en croyances superstitieuses. Il peut être utile, pour l'histoire de notre pays, de recueillir ces traditions, d'en rechercher l'origine, et de les faire servir à remonter jusqu'aux causes qui les ont fait naître, ou bien jusqu'aux peuples qui les ont laissées sur notre sol ? C'est là le but que je me suis proposé d'atteindre dans le travail qu'on va lire.

I- Il n'y a pas si longtemps encore, on trouvait des gens avancés en âge qui assuraient avec la meilleure foi du monde que des femmes vêtues de blanc sortaient, une fois chaque année, d'un palais de cristal construit , avec une sorte de magnificence , au sein de la montagne du Taîch. Ces femmes descendaient pendant la nuit, vers la fontaine des Encantados, et là, armées d'un battoir d'or, elles lavaient du linge jusqu'au point du jour.

D'autres femmes de la même espèce vétues également d'un habillement blanc, se promenaient avec lenteur, pendant l'obscurité de la nuit, dans les environs du cimetière, dirigeaient leurs pas vers une fontaine placée au dessus de la porte des Augustins (Agoutine) et disparaissaient de ces lieux après avoir fait entendre des chants funèbres.

Sur les bords ombragés du Cougaïn, c'était aussi une dame à longue taille , vêtue d'une robe traînante et éclatante de blancheur, qui avait choisi ce site pour ses promenades nocturnes. Pendant les soirées suffocantes du mois d'août, cet être fantastique paraissait subitement , au milieu des touffes d'arbres plantés sur les deux rives, glissait avec légèreté à travers le feuillage et se dérobait comme une ombre à la vue des spectateurs.

Quelle est la vieille dame , à intelligence inculte, qui n'a pas été fermement convaincue que certaines personnes de son sexe , remarquables par leur laideur ou par l'originalité de leur caractère, avaient le pouvoir de se transformer en esprits malins et de pénétrer dans les maisons à travers les plus minces fissures?Les personnes appelées Breichos, dans notre idiome patois, allaient d'après l'opinion vulgaire, jusqu'à bouleverser les meubles des appartements les mieux fermés, jusqu'à déplacer les enfants en maillot, pendant la nuit de Noël , et jusqu'à comprimer , selon leur bon plaisir, les individus plongés dans un profond sommeil. (C'est avec une explication de ce genre qu'on se rendait compte du cauchemar).

D'autres fois, ces Breichos portaient leur malice bien plus loin : elles exerçaient sur les enfants à la mamelle une influence qui avait pour effet de les rendre malades, ou bien de les empêcher de prendre le sein de leur mère.

Qui n'a connu des bergers profondément convaincus que certaines personnes d'un esprit particulièrement taquin , à quelque sexe qu'elles appartinssent, avaient le pouvoir , à l'aide de divers sortilèges, de distribuer ce qu'ils appellent des sorts ? Ces sorts avaient pour effet de jeter l'épouvante parmi les troupeaux, de les empêcher de brouter l'herbe des champs et de les rendre malades. Il est inutile d'ajouter que ces bergers , crédules à l'excès, se persuadaient sans peine qu'il était possible de trouver un remède à tous ces maux, mais que ce remède ne pouvait indiqué  que par un devin habile.

Si on voulait interroger les vieilles croyances des campagnes, on apprendrait qu'il est au pouvoir de quelques hommes méchants ou de quelque défunt mal à l'aise dans un autre monde de faire tomber divers fléaux sur telle ou telle famille, et, pour faire cesser ces fléaux, il faut encore s'adresser à un devin expérimente ou à un curé de village renommé pour ce genre d'interprétations.

On se persuaderait difficilement combien était grande la puissance qu'on attachait autrefois aux sorciers : ils pouvaient, d'après les les croyances généralement répandues, faire cesser les maladies épidémiques, arrêter le cours d'événement fâcheux, aider à découvrir des trésors enfouis, rendre possibles des alliances désirées, guérir des maladies nerveuses accompagnées de symptômes bizarres, trouver le moyen de rendre fécondes des femmes stériles, d'éloigner des troupeaux les animaux dangereux ( les loups par exemple).Il y avait aussi des curés de village qui se respectaient assez peu pour accréditer , dans l'esprit des populations rurales, des croyances absurdes.

Ces curés se donnaient quelquefois comme investis de pouvoirs surnaturels ; ils pouvaient, disaient-ils modérer à leur gré la fureur des orages au moment des récoltes, pousser au loin la foudre et les nuages chargés de grêle, rendre heureux les ménages, après avoir été appelé à en bénir les lits, ou bien après y avoir fait la chasse aux esprits infernaux.

Qui ne voit dans toutes ces croyances populaires un reste de druidisme gaulois ? Les Encantados, les femmes vêtues de blanc sur les bords des fontaines ou des rivières, ce sont, sous un nom différent,  les fées que les peuples celtiques plaçaient toujours auprès des lacs ou bien l'origine des sources. Les Breiches, les devins, ce sont encore sous un autre nom, les druides et les Druidesses qui étaient investis, d'après l'opinion vulgaire, de pouvoirs surnaturels, qui interprétaient les événement fâcheux et faisaient disparaître tous les fléaux.

On a cru trouver aussi une trace des cultes druidiques dans l'habitude où l'on était autrefois, aux environs même de Limoux, de faire brûler un gros tronc de bois , pendant la nuit de Noël. Cette bûche, qu'on appelle parmi nous lé souc de Nadal, porte, dans le Haut-Languedoc, un nom qui servait à désigner une divinité gauloise, Heouzé (Broussonnet, de l'Antiquité de Montpellier, p 19)

Le Dieu Heusus était, comme on le sait, invoqué pendant trois fois, par le prêtre celtique, avant demonter sur le chêne où il devait cueillir le gui sacré.

On pourrait trouver également parmi nous un reste des mœurs gauloises dans la danse circulaire qu'on voit reparaître chaque année autour des feux de la Saint Jean ; dans les cabanes en forme d'oeuf sur les montagnes voisines de Limoux, et dans les œufs colorés de diverses manières que l'on distribue aux enfants, soit à Pâques soit le jour des Rameaux.

Quelques significations cosmogoniques qu'on veuille attacher à ces œufs ou aux constructions qui en ont emprunté la forme, il n'en est pas moins vrai que ces productions animales étaient en l'honneur chez les peuples gaulois et que toutes les danses, toutes les habitations affectaient chez eux une disposition circulaire. Parce que cette disposition se rapprochait le mieux de celle de l’œuf.

Il faut ajouter que certaines localités , aux environs de Limoux, portent des noms qui semblent  n'être autre chose que la dénomination un peu altérée , de quelques divinités celtibériennes . De ce nombre sont les hameaux de Bacou, d'Arce, de Granes, de Redde ou de Rennes, de Veraza. Ces noms n'ont-ils pas une grande similitude avec ceux de Bocou, d'Averan, de Barce, d'Apollon Grannus, d'Aereda, dont on a retrouvé les autels votifs sur les montagnes les pluis abruptes des Pyrénées ?

Enfin, il y avait autrefois une coutume, parmi les populations du Razès, qui réglait les gains de survie de la femme devenue veuve, à peu près comme ils l'étaient dans l'ancienne Gaule, lorsque les armées romaines en firent la conquête ( César, la guerre des Gaules, liv.6, ch 18).

Tout semble annoncer que cette coutume avait été introduite dans nos contrées par les Gaulois et qu'elle s'y était maintenue pendant une longue série de siècles, malgré les diverses invasions dont le Razès a été successivement le théâtre de la part de peuples d'origines et de mœurs différentes.

II- Pendant le carnaval, les travestissements et les danses avec accompagnement d'une bruyante musique ; pendant le jour des Cendres, les cornes dont certain personnages chargent leur tête, les habits grotesques dont ils se couvrent, les chansons satyriques qui accompagnent toutes ces fêtes, tout cela n'a t'il pas une grande analogie avec les Saturnales du paganisme, avec les fêtes en l'honneur de Bacchus ?

Les fleurs qu'on répand sur l'autel , pendant le mois de Mai, ne rappellent-elles pas les usages qui servaient à honorer le soleil régénérateur pendant la saison printanière, chez les peuples idolâtres ?

Les gâteaux connus sous le nom de Messieurs de Limoux, qu'on achetait chaque année pendant le mois de Septembre et qu'on offrait en cadeau dans les campagnes sont, d'après quelques historiens, une imitation des sacrifices antiques.

On sait que sur ce point des modifications assez variées se sont réalisées successivement dans les mœurs de des nations, à mesure qu'elles ont marché vers la civilisation. Les Gaulois, peuple à peu près inculte et abruti immolaient des victimes humaines pour apaiser les dieux irrités. Les Romains , mieux policés , sacrifiaient sur leurs autels des animaux domestiques. Les populations qui envahirent nos contrées après les Romains portèrent plus loin encore leurs progrès vers la civilisation : elles repoussèrent les sacrifices sanglants et substituèrent aux victimes vivantes des figures ou des emblèmes préparés avec la farine de froment.

En se modifiant, les mœurs des peuples conservaient néanmoins des traces de leurs anciennes habitudes ou de leurs anciens cultes. Ce que j'avance en ce moment est si vrai , que les artistes des premiers siècles de l'ère chrétienne ne pouvaient s'empêcher de reproduire parfois sur les temples du nouveau culte, des emblèmes qu'on retrouvait sur le édifices sacrés du polythéisme. Nous en avons une preuve dans l'ancienne cathédrale d'Alet : là, autour d'une porte romane chargée d'ornements byzantins, on avait sculpté un zodiaque, et on l'y retrouverait aujourd'hui malgré les mutilations nombreuses dont ce vieil édifice porte les traces, si un archéologue inconnu ne l'avait enlevé secrètement pendant la nuit.

En résumé, les Saturnales du carnaval, les gâteaux-hommes de Limoux, les fleurs qu'on dépose sur l'autel au mois de Mai, le zodiaque attaché à l'église d'Alet, tout cela atteste de l'existence de cultes idolâtres dans nos contrées et la vénération dont ils ont été l'objet parmi les populations qui s'y sont succédé.

Louis Alban Buzairies   Journal de Limoux