Funérailles de carnaval Limoux  

Journal de Limoux  du 21 février 1864

 

Les funérailles de carnaval à Limoux

 

 

Les fêtes de carnaval sont venues trop tôt cette année réveiller le caractère enjoué des habitants de Limoux et rappeler le souvenir de ses anciens usages. La rigueur du temps n'a pas permis à la jeunesse de se livrer aux amusements du Mardi Gras, en célébrant la Partie des Meuniers.

 

On sait qu'au Moyen-âge la minoterie prospérait dans notre contrée et était devenue un des principaux objets de son industrie. Tous les ans, les meuniers et leurs ouvriers parcouraient la ville, jetant ou offrant des dragées aux habitants, et jouant sur des hautbois et le tambourin un air qu'on ne saurait plus remplacer. Cet usage devint une fête annuelle qui se conserva jusqu'au commencement de ce siècle. Célébrée aux flambeaux par les plus apparents de la ville, elle attirait beaucoup d'étrangers et faisait la joie des habitants ; elle a perdu insensiblement de son éclat et n'a plus donné signe de vie. En revanche, les funérailles de carnaval, célébrées grâce au retour d'une douce température, avec beaucoup de pompe, ont répondu à l'attente générale. L'origine de nos usages remonte à une époque très reculée. Brûler carnaval, n’est, avec ses particularités, que la cérémonie des funérailles Gallo-romaines : cette population, amoncelée sur la place publique, à l'entrée de la nuit, ces joueurs d'instruments que dirige et précède le chef de la troupe, cette effigie destinée au sacrifice, ce bûcher dressé comme un autel, ces torches allumées, ces chats joyeux qui font place à un chant lugubre ; toutes ces circonstances, avec leur caractère burlesque, se retrouvent dans l'antiquité.

Chez nous, comme à Rome sous l'Empire, jusqu'au cinquième siècle, on brûlait les corps des personnages notables ; on ne peut en douter, à Limoux même, puisque, outre deux urnes extraites du sol, il y a un an à peine, on a exhumé , en 1846, à la Place du Marché plusieurs ollae encore remplies d'ossements calcinés, mêlés à des fragments de bois résineux calcinés et à des fragments de pierres vitrifiées. Selon les écrivains contemporains, historiens et poètes, les obsèques se célébraient ordinairement le septième jour après le décès ; le même usage est observé chez nous. C'était, nous disent-ils, à l'entrée de la nuit que les Vespillones procédaient à la cérémonie ; c'est aussi chez nous vers neuf heures du soir que les jeunes gens masqués appelés les Veillos remplissent le même rôle. On remarquait à cette époque  comme aujourd’hui, dans le cortège, des bouffons chantant et dansant, des porteurs de torches funéraires, des joueurs de flûtes , des clairons et de trompettes, restreints au nombre de dix par la loi des XII tables, et un archimine qui jouait le personnage du mort et contrefaisait ses allures grotesques. Ce mine n'est autre, de nos jours que le Feco, alors barbouillé de lie (faeculentus), aujourd'hui plus décent, mais parfaitement le même. Ce qui frappe le plus dans ce rapprochement, est le bûcher dressé sur la place publique, au milieu de toute la population, l'homme de paille qu'on jette aux flammes, le chant lugubre, d'une origine antique, et de ces paroles sacramentelles : adieu pauvre, adieu pauvre carnaval, tu t'en vas, moi je reste. Parodie de ces autres paroles : Vale, vale, vale, nos te ordine quo natura permiserit sequemur.

Telle est donc l'origine de cette fête inconnue ailleurs, preuve nouvelle que notre ville ne date pas, comme on l'a cru longtemps du 10ème siècle, mais formais sous l'Empire romain un bourg (Vicus) la ville des Atacins, Atax, dont le nom est resté au sol sous le nom de Taïx, dont les habitants ont conservé quelques usages dans leurs actes les plus solennels.