carnaval ancien   Ancien cadastre de Limoux  

J.-L. Abbé Article SESA t. CIII, p. 91-100, 2003

 

Paysage urbain et rural à Limoux d’après une source méconnue : le terrier royal de 1316

 

Résumé : Tout au long du XIIIe siècle, la ville de Limoux (Aude) a profondément changé. La croisade albigeoise a pour conséquence de modifier l’espace urbain. Mais c’est aussi le fruit de la croissance économique et du grand commerce. Limoux ne vit pas seulement de la draperie, mais connaît aussi un vigoureux essor du travail des peaux et des cuirs. Un document inédit restitue une partie du visage de la ville et de son territoire au début du XIVe

siècle : le terrier royal de 1316 dont une copie du XVIIIe siècle est conservée aux Archives Nationales1.

 

L’expansion urbaine de Limoux au XIIIe siècle

 

Dans un contexte général de croissance économique et commerciale, l’essor de Limoux au XIIIe siècle est manifeste. G. Romestan avait dressé le portrait d’une ville drapante tournée pour ses échanges vers le Roussillon, la Catalogne et le royaume de Valence3. Il faut ajouter à cette activité dominante l’artisanat du cuir et des peaux ainsi que le flottage du bois. Ce dynamisme se retrouve également dans la croissance urbaine. Située à 25 kilomètres au sud de

Carcassonne dans la moyenne vallée de l’Aude, la ville s’étend au-delà du noyau initial, la rive gauche entre le Pont Vieux et l’église Saint-Martin. Les deux rives du fleuve s’urbanisent pour occuper à l’intérieur des remparts du milieu du XIVe siècle un espace conservé jusqu’au XIXe siècle. D'autres signes marquent cet essor. Dans les années 1260 sont entrepris les travaux de construction d’un nouveau pont, le Pont Neuf, afin de joindre les nouveaux quartiers et de reconstruction de l’église paroissiale Saint-Martin tandis que la place du marché est agrandie en 1270. Par ailleurs, l’implantation de six établissements religieux, dont les Dominicains et les Franciscains, renforce la spécificité urbaine de Limoux 4. Enfin, comme le montre D. Baudreu dans ce même Bulletin, la croisade albigeoise a aussi sa part dans la genèse urbaine avec la destruction et la disparition probable du site fortifié de Ribes-Hautes, siège de la résistance limouxine face aux croisés jusque dans les années 1240, et la fondation en parallèle d’un nouveau quartier sur la rive droite.

 

 

Évaluer la population est difficile, faute d’informations démographiques. Il faut procéder par comparaison. La ville close dans ses remparts couvre environ 26 ha. En rapprochant cette superficie de celles d’autres villes languedociennes, Carcassonne, Narbonne et Montpellier, et des estimations sur leurs populations, il est possible d’envisager un nombre de 4000 à 8000 habitants au début du XIVe siècle.

 

La seigneurie de Limoux est aux mains des croisés dès 1209. D’abord attribuée à Lambert de Thury, elle revient en 1231 à Pierre de Voisins. Ses descendants possèdent Limoux en co-seigneurie avec le roi de France à partir de 1296, avant que ce dernier n'en devienne le seul seigneur en 1376. La communauté reçoit en 1292 de son seigneur Guillaume de Voisins des franchises significatives. Parmi les droits octroyés aux consuls, l’urbanisme occupe une place de choix avec le contrôle de la construction des maisons et de l’aménagement du lit de l’Aude (l’inondation de 1277 aurait détruit 200 maisons). Les habitants paraissent donc largement responsables de l’urbanisation, bien qu’il soit difficile dans ce domaine de mesurer pleinement la part qui leur revient et celle des seigneurs.

Limoux est enfin une ville rebelle. Foyer de résistance armée aux croisés, sa proximité, tout du moins celle d’une fraction de la population, avec le catharisme et sa contestation de l’institution catholique sont patentes. En témoignent la présence du redoutable inquisiteur Ferrier en 1237 et 1243, le procès des 156 probi homines de 12465, la participation de notables au “complot des archives” de 1284 à Carcassonne. En 1304, une nouvelle révolte, dont l’interprétation fait débat, provoque la suppression du consulat, une très forte amende et peut-être la pendaison de 40 habitants. Le consulat est rétabli en 1307, mais le choix de faire de Limoux un chef-lieu de diocèse religieux en 1316 (même si Alet l’emporte en définitive) et d’étendre en 1319 la viguerie royale jusqu’alors limitée au territoire de la ville semble s’expliquer autant par une volonté de contrôle que par le dynamisme urbain6. C’est dans ce double contexte de reprise en main et de prospérité que se situe le terrier royal dont nous allons parler.

 

 

 

Les documents sont conservés aux Archives Nationales dans la série Q1 des titres domaniaux. Il s’agit du terrier du domaine royal de Carcassonne, coté Q1 62* 1 et 2, et de celui de Limoux, Q1 66, rédigés en latin. Les Archives départementales de l’Aude viennent d’en acquérir une photocopie (3 J 2451 et 2452) et un microfilm (1 Mi 189). Ce sont des copies modernes effectuées vers 1776 qui sont parvenues et non les originaux. Il semble que seules les

informations essentielles aient été copiées, et non les formules stéréotypées. Par ailleurs, il faut se méfier des patronymes : plus d’un semble avoir été mal lu. Ces documents ont été certainement vus par A. Sabarthès. Dans son introduction du Dictionnaire topographique du département de l’Aude, p. LXX, il mentionne parmi les sources des Archives Nationales qu’il a consultées les cotes “Q1 64 à 68”. Mais des informations relatives aux deux terriers n’ont pu être relevées dans ses multiples travaux.

Le terrier de Limoux se présente sous la forme de trois grands cahiers, soit en tout 72 pages rédigées alors que, selon une mention marginale, l’original faisait 143 folios. Chaque article est accompagné d’un court résumé en français dans la marge. Le titre est le suivant : Liber censuum denariorum bladi gallinarum et tascarum vicairiae Limosi8. Ce recueil des redevances dues au roi ne comporte aucune mention de date du texte original, ni de la copie, ni des

rédacteurs et des circonstances de la copie. C’est le terrier de Carcassonne qui apporte les éclaircissements nécessaires. En effet, bien qu’il soit conservé sous d’autres cotes (avec les registres et non les liasses comme celui de Limoux), sa présentation et son écriture sont absolument identiques. Comprenant environ 180 folios (212 pour l’original), il est intitulé : Liber domaniorum et jurium quae dominus rex habet in vicaria senescalliae Carcassonnae 13169. L’indication

de la date est complétée par les lettres ordonnant la faction du terrier. Guilhem Arnaud de Prisius, lieutenant du viguier royal de Carcassonne, Minervois et Cabardès, informe le clavaire royal de Carcassonne des lettres du roi Jean ordonnant de faire un registre en parchemin rassemblant tous les domaines royaux dans la sénéchaussée de Carcassonne pour le déposer à la chambre des Comptes, à Paris. Le classement doit être effectué par châtellenies et vigueries. En conséquence, le lieutenant du viguier demande au clavaire de faire le terrier pour la ville de Carcassonne et les vigueries de Carcassonne, du Minervois et du Cabardès.

La cote Q1 62* 1 contient les déclarations relatives à la ville de Carcassonne (les deux tiers du registre non

folioté environ), aux vigueries de Carcassonne et de Cabardès. Nous donnons la liste des localités car le terrier de Carcassonne ne paraît pas non plus avoir attiré l’attention des chercheurs. L’identification des lieux les moins familiers a été réalisée à l’aide du Dictionnaire topographique d’A. Sabarthès :

Licayraco prope Leucam : aujourd’hui Sainte-Foi, commune de Leuc

Berriachum : Berriac

Alerdanum : Ladern

Comellis : Comelles, commune de Pradelles-en-Val

Dompnova : Domneuve, commune de Montlaur

Palaianum : Palaja

Cavanachum : Cavanac

Montem Pratum : ?

Montem Rotundum : Montredon, commune de Carcassonne

Montem Longum : Montlegun, commune de Carcassonne

castro de Rusticanis : Rustiques

Crassam : Lagrasse

Pomars : Pomas

Podium prope Sanctum Ylarium : Le Pech, commune de Saint-Hilaire

Paudio Nauterio : Pennautier

Villamonstantione : Villemoustaussou

Aragone : Aragon

Ripparia Cabareti : Lastours

Pradellis : Pradelles

Les titres relatifs au Minervois forment un autre registre coté Q1 62* 2 et portent sur les lieux de Minerve, Ventajou, Félines, Cassagnoles, Ferrals, Fontanio10.

 

Les terriers royaux des vigueries de Carcassonne et de Limoux de 1316

 

Il ne fait aucun doute que le terrier de Limoux s’intègre à ce projet d’enquête générale sur le domaine royal dans la sénéchaussée de Carcassonne en 1316. En dehors de la similitude des copies, deux arguments vont dans le même sens :

 

-   le titre dit explicitement qu’il s’agit du livre de la viguerie de Limoux. Or, le document, complet, ne concerne que la ville et le territoire de Limoux. Il est par conséquent nécessairement antérieur à l’extension de la viguerie en 1319.

-   les  Limouxins  déclarant  leurs  redevances  vivaient  bien  au  début  du  XIVe  siècle.  Le  recoupement avec d’autres sources a permis d’identifier de nombreuses personnes. Il suffit de citer les frères Pierre et Arnaud Amat, grands notables, consuls, le premier docteur en loi, le second généreux donateur qui permit aux Dominicains de fonder leur couvent sur la rive droite.

À l’évidence, le terrier royal de 1316 constitue une source importante pour la connaissance de Limoux à la fin du Moyen Age. Elle s’ajoute au fonds de Malte (les Templiers, puis les Hospitaliers) et au Répertoire des Titres de Prouille (les Dominicaines détentrices de la paroisse) pour enrichir un tableau du patrimoine foncier des différents

seigneurs, mais aussi mieux connaître la vie économique et la topographie urbaine et rurale avant les temps de crise du milieu du XIVe siècle.

De manière habituelle pour ce genre de source, chaque article du terrier est ainsi structuré : nom et souvent profession du déclarant / bien ou droit / localisation avec un seul confront / redevance. L’information porte donc sur la population, la profession, le domicile, les bâtiments professionnels, les terres, la fiscalité seigneuriale. Relevons dès maintenant quelques limites. La localisation est très restreinte, sans nom de quartier, un seul nom de rue et pas d’orientation pour les confronts. Les biens sont le plus souvent simplement situés “dans la ville de Limoux” (in villa de Limoso ou in villa Limosi), “dans le terroir de Limoux” (in terminio de Limoso), sans autre précision. Le document est peut-être incomplet. Seul l’essentiel aurait été copié au XVIIIe siècle pour justifier les droits du roi (domaine réuni à la Couronne en 1776 après avoir été cédé à un seigneur engagiste en 1677). Par contre, un traitement quantitatif est tout à fait réalisable puisque le terrier compte 322 articles ou items dont les différentes informations peuvent être croisées.

De la masse de données émergent deux points intéressants : un tableau précis du quartier des tanneurs sur la rive droite, la Blanquerie, et une approche du paysage rural autour de Limoux.

 

La Blanquerie et le monde des tanneurs, pôle de l’activité urbaine

 

Éléments de description d’un quartier artisanal : les tanneries de la rive droite de l’Aude

 

Bien que le terrier ne fasse mention d’aucun nom de quartier urbain, il est incontestable que la grande majorité des terrains possédés en ville par la Couronne sont situés sur la rive droite. Sur les 136 localisations in villa Limosi, donc dans l’agglomération, 24, soit 18 %, sont indiquées in ripparia Atacis : sur la rive de l’Aude. Cette fréquente proximité du fleuve est confirmée par la nature des biens recensés en ville. 39 % (62/157) relèvent de l’artisanat de la peau et du cuir, dont 23 des 24 in ripparia Atacis, ce qui est tout à fait logique au regard des besoins en eau de cette activité. Le reste est constitué de maisons et de jardins. Les autres activités artisanales n’apparaissent pas, en particulier le travail des textiles installé sur la rive gauche. Il ne fait par conséquent aucun doute sur la situation des biens royaux en ville. Ils sont concentrés sur la rive droite, le quartier des tanneurs, autrement dit la Blanquerie. D’ailleurs la seule dénomination de rue contenue dans le terrier est in carriera de blanqueriis, “dans la rue des blanchers”, ancien nom des mégissiers et des tanneurs. Actuelle rue de la Blanquerie, c’est l’axe principal du quartier, parallèle à l’Aude, dont cette mention en 1316 est aujourd’hui la plus ancienne.

L’un des intérêts majeurs du terrier est de dénommer très précisément les équipements des tanneurs, imposés comme tout autre bien immobilier, rente ou droit. Le vocabulaire technique permet de se faire une idée des principales installations et de leur importance à Limoux. Il n’est pas question de faire une étude approfondie des méthodes de production des cuirs à l’époque médiévale. Il importe néanmoins de rappeler les trois étapes essentielles : le “travail de rivière” qui prépare la peau pour le tannage (trempe dans l’eau vive, épilage, écharnage), le tannage lui-même qui transforme la peau en cuir, substance imputrescible, par l’action du tan ou de l’alun, voire le sumac, et enfin le corroyage qui fait du cuir tanné un produit fini prêt à la vente.

Quatre termes spécifiques ont été recensés. Leur identification n’est pas toujours aisée : d’une part, les études n’évoquent guère la terminologie médiévale dans ce domaine et d’autre part, la transcription moderne peut comporter quelques altérations à propos d’un vocabulaire mal compris.

bolmeria. Le terme le plus fréquent, qu’il faut rapprocher de balnearia : le local du bain. Fosses et cuves servaient à l’épilage, au tannage, au foulage ou encore au rinçage. Il est impossible de savoir si elles sont maçonnées ou en bois, creusées dans le sol. Presque toujours mentionnées au pluriel, parfois dénombrées, les cuves reflètent par leur quantité l’importance de leur propriétaire. Le terrier contient 33 mentions de fosses, citées isolément ou groupées, jusqu’à 22, avec un cas exceptionnel, celui de Guilhem Fabre qui acquitte une redevance pour 41 fosses. Le tout additionné représente 220 fosses : c’est un minimum car la quantité n’est pas toujours indiquée et le roi n’est probablement pas le seul seigneur dont les tanneries relèvent. lanatorium. Formé sur lana, la laine. Le dictionnaire de Cayla cite, d’une part, la “lanadoire” (en occitan lanadoira), une pierre ponce dont les tanneurs usaient pour débarrasser les peaux des portions organiques qui les  recouvraient et, d’autre part, le “lanadou” (en occitan lanador) pour qualifier un couteau affecté au même emploi. Par lanatorium, il faudrait envisager l’emplacement (bâti ou non) où se pratique cette activité qualifiée d’écharnage et qui fait partie du travail de rivière. 9 des 13 mentions sont d’ailleurs localisées sur la rive de l’Aude

 

-   essugatorium. Formé sur le verbe latin exsugere : assécher. Sans aucun doute, il s’agit du local, ou tout du moins de l’emplacement, où les peaux sont mises à égoutter, à sécher après le trempage dans le fleuve au cours de la phase de préparation, mais aussi après le passage en fosse à tanner. Cette installation ne figure que trois fois au titre des redevances.

-   adolayria. Il faut sans aucun doute l’assimiler à l’“adobarie” ou “adoubarie”, local dans lequel le cuir est assoupli par martelage (adobar en occitan) au cours de l’ultime phase où le produit est apprêté, celle du corroyage. Mentionnée à treize reprises, l’adolayra est un équipement essentiel du tanneur. Le verbe adobar est couramment employé au Moyen Age. Ainsi, le tarif de leude (tonlieu) de 1267 à Limoux fixe une redevance si las fazian adobar las devant ditas pels a Limos.

Les installations sont souvent équipées de cuves (adobairia cum balneriis, lanatorium cum balneariis...) et associées topographiquement à l’habitation de l’artisan (duas domos cum balneariis et lanatorio contiguis...). La Blanquerie de Limoux se présente donc au début du XIVe siècle comme un quartier artisanal très concentré et homogène, sans autre activité marquante. Sa dénomination, barrium ville blanche en 1324 et celle de la rue, carriera de blanqueriis en 1316, confirment l’identification du quartier dans le paysage urbain. Cette spécificité s’est maintenue tout au long de l’Ancien Régime. Le compoix de 1753 répertorie ainsi le grand nombre de tanneurs, installés en particulier sur le rang est de la rue de la Blanquerie . Pour des raisons d’hygiène, les tanneurs travaillent le plus souvent en périphérie d’agglomération, au bord d’un cours d’eau. Limoux est dans ce cas : l’Aude sépare la Blanquerie du noyau ancien sur la rive gauche.

Aucun vestige de cette activité multiséculaire n’est conservé ou n’a été révélé par des fouilles à Limoux. Par contre, des tanneries de la fin du Moyen Age ont été mises au jour à Toulouse et des traces d’activité à Montpellier. Si

deux batteries de bassins sont apparues à Toulouse, rien n’identifie pourtant ce qui est qualifié à Limoux de lanatorium, essugatorium et adolayria. C’est en retournant au texte du terrier qu’une hypothèse peut être proposée. Dans une dizaine de cas, les fosses et les lieux d’écharnage sont nommés locale balneariarum et locale lalanarum (pour lanatorium). Locale désigne un lieu, un emplacement, souvent à bâtir, mais pouvant se présenter sans construction effective. Cette expression n’est jamais employée pour le lieu de séchage et l’adouberie. Il paraît envisageable qu’il faille ainsi distinguer ce qui est un terrain équipé, mais non construit, d’un bâtiment professionnel. Par ailleurs, 9/11 des localia se trouvent in ripparia Atacis : le plan du compoix de 1753, comme celui du cadastre du XIXe siècle, indique en bordure de l’Aude, entre les deux ponts, une série de grandes parcelles où pouvaient être disposés en plein air les équipements de certaines bolmerias et lanatoria. En définitive, le terrier de 1316 transmet l’image suivante des composantes d’une tannerie médiévale :

-  l’habitation du tanneur,

-  deux bâtiments professionnels : l’adouberie et le séchoir,

-  deux espaces, couverts ou non : les bassins de tannage et le lieu d’écharnage des peaux.

Alors que la plupart des sources, tels les compoix, n’indiquent au mieux que les calquieyras, les calquières (bain de chaux, par déplacement de sens cuves à tanner et par extension tannerie), l’intérêt du terrier est de proposer une quantification et une dénomination des installations liées au travail du cuir. Il restera à les comparer avec celles d’autres villes, dans la mesure où les sources et les vestiges existent, pour juger de l’importance de l’activité limouxine dans ce domaine.

 

 

Le tanneur, personnage oublié du dynamisme urbain

 

L’homogénéité du terrier royal de Limoux n’est pas seulement topographique et économique. Elle est aussi socio-professionnelle et constitue évidemment le corollaire des deux premières. Le document recense 240 tenanciers acquittant des redevances à la Couronne dont 111 avec leur désignation professionnelle. 49 % (54/111) ont une activité directement liée à la mégisserie :

-  42 blanquerius : “blancher”, mégissier, tanneur

-  4 coriaterius : corroyeur32

-  4 pellicerius : pelletier

-  4 mercator : marchand dont l’équipement de tannerie le relie à cette activité.

En comparaison, les artisans du textile (parator, textor, tinctor) ne représentent que 22 % du corpus (24/111) et n’apparaissent en fait que pour déclarer des biens agraires. La prédominance des tanneurs s’explique par la nature du document qui se focalise sur la rive droite de l’agglomération limouxine. Il n’en reste pas moins qu’en valeur absolue leur nombre est important à l’échelle de la ville, aussi bien du point de vue démographique qu’économique. Mal aimé de l’historiographie qui éclaire prioritairement le monde du textile, celui des artisans du cuir est pourtant une composante essentielle de la ville médiévale. Notre étude sur les probi homines de Limoux condamnés en 1246 pour sympathie envers les cathares concluait déjà dans le même sens sur ce point.

 

Les limites du terrier sont donc patentes en matière sociale, même si Pierre Saneci ou Guilhem Fabre avec 41

fosses ne peuvent être que des gens au moins assez aisés. Il faut par conséquent interroger d’autres sources pour mieux connaître quelques-uns des tenanciers du roi, comme nous l’avions fait auparavant pour la liste des 156 condamnés de 1246. Le résultat est très éclairant. Plusieurs tanneurs sont en fait des notables qui accèdent à la charge de consul, tels les blanquerius Bernard de Villamartino et Jacques Maria, le curaterius Raimond Boerii ou encore l’artisan-marchand Guilhem Roffiaci36. Le mode d’élection consulaire favorise d’ailleurs la profession. D’après les listes consulaires, Limoux compte six consuls à partir des années 1290. À la fin du XIVe siècle, quatre doivent être issus des quartiers de la rive gauche, deux de la rive droite. Cette répartition devait probablement s’appliquer dès la fin du siècle précédent.

Même si le choix des consuls n’est pas fondé sur des bases professionnelles (les métiers) comme dans d’autres villes, le critère géographique permet aux artisans de la Blanquerie d’être bien représentés et témoigne de leur poids économique et “politique”.

Il faut aussi revenir sur le cas d’Arnaud Amat. qui donne en 1324 ses biens dans la Blanquerie aux

Dominicains pour la construction de leur couvent. Dans le terrier de 1316, il est redevable au roi parce qu’il détient  sous tournois de rente sur les bains de deux tanneurs ainsi que sur leurs jardins et aires. Il peut s’agir des biens concédés aux Dominicains. Si Arnaud Amat est qualifié dans le terrier de burgensis, son implantation sur la rive droite le montre très lié au milieu de mégissiers dont sa famille est issue puisqu’un Pierre Amat est qualifié de “blancher de Limoux” en 1242. Guilhem Paute est à replacer dans un contexte similaire. Le terrier ne parle que de champs tenus à Luguel par ses héritiers, sans aucune information sur d’éventuelles possessions urbaines. Or, Guilhem Paute est l’un des principaux notables limouxins du début du XIVe siècle. Consul en 129939, il est l’un des deux syndics de la communauté chargés de demander au roi le rétablissement du consulat en 1307. C’est aussi un grand marchand de peaux et de cuirs qui va, par exemple, faire des achats à Majorque et en Berbérie. La rue “den Paute ”, en Blanquerie, mentionnée la première fois dans le compoix de 1543, mémorise la présence de cette famille dans ce quartier et confirme son ancrage et son

importance dans le monde des tanneurs.

 

 

Les sources permettent de repérer avant tout les personnalités les plus en vue. Il est néanmoins clair que le blanquerius est parfois loin du modeste artisan de quartier : il peut être aussi un commerçant fortuné et administrer la ville, donc un notable incarnant bien le gouvernement oligarchique urbain à la fin du Moyen Age. Il importe de faire quelques comparaisons avec d’autres villes méridionales. Les compoix montpelliérains des années 1380-1450 ou celui de Lodève en 1401présentent la diversité de fortune des artisans du cuir, mais aussi leur relative aisance au sein de la société urbaine. C’est aussi le cas à Marseille où de nombreux tanneurs furent syndics ou consuls. À Saint-Flour, la situation paraît autre, puisque aucun pelletier ne possède un patrimoine immobilier élevé et ne peut rivaliser avec les hommes de loi et les marchands45. Pour Arles, L. Stouff parle de “richesse relative” du groupe des sabbatiers qui inclut les tanneurs dans le cadastre de 1437 : leur rang paraît honorable parmi les artisans bien que loin, comme à Saint-Flour, des notaires et des marchands46. La situation semble équivalente à Millau, ville du cuir par excellence. Première

profession en nombre d’artisans, les tanneurs participent au conseil de la ville, mais jamais au consulat pendant la seconde moitié du XIVe siècle du fait de l’omniprésence des marchands. Enfin, P. Wolff considère que les artisans du cuir, sauf exception, “occupaient en général un rang fort modeste dans la société toulousaine.” Curieusement, d’ailleurs, les tableaux de répartition des fortunes par métiers en 1335 et 1398 d’après les registres d’estimes toulousains laissent voir, surtout la première année, une forte hiérarchie pour cette activité. En 1335, quatre tanneurs sur

seize appartiennent à la tranche d’estimation la plus élevée et aucun aux deux tranches les plus faibles.

Les résultats de cette enquête sont loin d’être équivalents entre eux : le niveau de fortune est souvent très diversifié, plutôt aisé, mais atteignant rarement les sommets. Le clivage le plus net est relatif au pouvoir urbain. À l’instar de l’ensemble de la société artisanale, les tanneurs accèdent difficilement aux responsabilités supérieures, celles du consulat, aux mains des marchands. Il faut donc souligner que, comme Marseille, Limoux paraît faire partie des exceptions. Certes, la comparaison ne peut pas être parfaite puisque aucun registre d’estimes ou de compoix n’est

conservé à Limoux pour cette époque. Aucune évaluation des fortunes n’est donc possible. Il reste que les informations du terrier et celles de la documentation contemporaine accordent une place significative aux professionnels des cuirs dans la société urbaine. Pôle languedocien de production drapière, Limoux l’est aussi vraisemblablement dans le commerce régional des peaux et des cuirs au Moyen Age, comme le laisse entendre P. Wolff en soulignant le niveau élevé des échanges entre artisans toulousains et limouxins dans ce domaine50. La croissance urbaine de la rive droite de

l’Aude, soulignée par la régularité de la voirie et du parcellaire, est largement à mettre au crédit des tanneurs. Même s’il faut regretter son imprécision topographique, le terrier de 1316 est une véritable photographie de cet espace homogène et dynamique.

 

 

 Donc, si le terrier de 1316 ne peut apporter de réponse définitive, il propose cependant un portrait assez traditionnel de la périphérie limouxine.

La structure de la seigneurie royale pose une autre interrogation. Il est frappant d’observer sa grande compacité géographique tant en ville avec la Blanquerie que dans la campagne. À Luguel, l’originalité est sensible à deux autres niveaux :

- la redevance est quasi-exclusivement à part de fruit, définie selon la formule : agrarium de blado et quintum de vindemia, c’est-à-dire l’agrier (ou tasque) du blé et le quint (le cinquième) de la vendange. Cette formulation n’apparaît pas ailleurs dans le terrier. Elle est spécifique à Luguel.

- les tenanciers du roi sont à une forte majorité des tanneurs : 31 des 50 parcelles dont la profession du détenteur est connue leur appartiennent.

Cette homogénéité géographique, fiscale et sociale invite à se tourner vers la genèse de la présence royale. Il a déjà été avancé que l’urbanisation de Limoux sur la rive droite est en connexion étroite avec la croisade albigeoise. La destruction du site de Ribes-Hautes est suivie de la fondation d’une nouvelle ville, entendons par là d’une “villeneuve” qu’il faut identifier avec le quartier de la Blanquerie. L’autorité royale a l’initiative de ce transfert qui s’accompagne d’une confiscation de terres sur lesquelles se fait la fondation. Telle semble être l’origine du patrimoine foncier royal de la Blanquerie. En est-il de même à Luguel ? La situation est en fait différente car le roi n’y est que co-seigneur. Les

droits sur les biens sont le plus souvent partagés avec d’autres selon une formule fréquente : dominus rex et alii domini de Lugello habent agrarium de blado et quintum de vindemia et foriscapium inter omnes.

Le roi est-il devenu seigneur par confiscation ou par transaction ? La réponse est dans un acte de 1234 par lequel le sénéchal royal de Carcassonne vend à l’abbé d’Alet des biens que le roi a obtenu par commise. Plusieurs terroirs des environs de Limoux sont nommés, dont Luguel56. Les droits du roi à Limoux, à Luguel comme en ville, sont donc l’héritage direct de la croisade. Dans ces conditions, les habitants présents et à venir du nouveau quartier de la Blanquerie ont pu bénéficier de conditions avantageuses pour acquérir des terres relevant du roi. C’est un dispositif courant pour les villeneuves et bastides du Sud-Ouest : le nouveau résident reçoit une parcelle à construire, une autre pour le jardin et bénéficie parfois d’une redevance spéciale sur des terres de culture, vigne ou champ. Ce cas de figure a peut-être été appliqué à Limoux et renforcerait l’originalité de la rive droite, fondation volontaire et organisée révélée par le parcellaire régulier et qui trouverait ainsi un prolongement rural.

 

Conclusion

Le terrier est une source majeure pour qui veut étudier l’histoire économique et sociale, l’espace et le paysage des périodes médiévale et moderne. M. Bourin a montré à propos des villages du Biterrois tout le parti qu’il est possible d’en tirer dans le domaine agricole. Le récent colloque de Paris qui lui a été consacré en a fait à nouveau amplement la démonstration. Le terrier de Limoux ne dit pas tout sur la ville et son territoire, le roi étant loin de tout posséder. Par contre, il a été possible de mieux connaître l’activité économique du quartier des tanneurs et le paysage urbain qu’elle a

produit à travers un vocabulaire professionnel précis. Cette cohérence se constate aussi dans le terroir rural de Luguel, domaine quasi-monocultural de l’orge. Bien que fragmentaire, ce regard sur les premières décennies du XIVe siècle livre une image composée d’espaces homogènes, fruit des événements politiques et militaires du siècle précédent et de l’organisation des activités économiques dominantes. Le quartier de la Blanquerie, structuré morphologiquement comme une villeneuve, impulsé par la volonté royale, n’est en rien une nouvelle ville concurrente de la ville ancienne.

L’absence d’église paroissiale, de consulat propre, de rempart, d’hétérogénéité de la population, en fait un faubourg, comme l’indique l’expression de barrium ville blanche. Par contre, la coupure fluviale de l’Aude et le dynamisme économique du travail des cuirs contribuent à forger une identité forte qui trouve sa traduction politique dans l’accession au consulat de plusieurs tanneurs.

Qui sont les tanneurs de Limoux ? Autrement dit, quelle place occupent-ils dans la société urbaine médiévale ? On sait la complexité du monde artisanal où cohabitent patrons de petits ateliers et artisans-marchands de plus ou moins grande envergure. Le terrier n’est pas l’instrument adéquat pour juger du niveau socio-économique car le patrimoine est incomplet, puisqu’il est énoncé dans le cadre restrictif de la seigneurie. C’est ainsi que l’équipement professionnel des tanneurs de la Blanquerie est loin d’être complet : un ou deux éléments figurent seulement pour chaque tenancier. Font figures d’exception Sicard Columbi et Michel Hugonis avec une adouberie, une cuve, un emplacement à écharner, Bernard Roffiaci avec deux maisons avec fosses et lanatorium contiguës et plus encore le marchand Pierre Saneci, ayant adouberie, lanatorium, séchoir et trois emplacements différents pour des fosses.

Ces disparités peuvent traduire une hiérarchie économique, mais aussi des masquages opérés dans le document. Ainsi, beaucoup de tanneurs n’ont pas de maison déclarée. Elle peut se trouver ailleurs, hors des limites du terrier. L’adouberie et l’habitation pouvant être dans le même bâtiment, la seconde serait-elle volontairement omise ? C’est aussi envisageable. Enfin, il ne faut pas négliger la possibilité d’associations familiales, voire professionnelles entre plusieurs artisans, comme l’a montré P. Wolff pour les tanneurs toulousains constituant des groupements d’achat, il est vrai au XVe siècle. Faut-il envisager une telle possibilité pour les équipements ?

 

J L Labbe   fin

 

 

 

1 Ce texte a été relu par D. Baudreu, en particulier pour l’identification des lieux du terrier de Carcassonne et les termes

en occitan relatifs à la tannerie, et par V. Forest, pour toutes les activités liées aux métiers de la peau. E. Halacz-Cziba

(historienne des techniques de fabrication des cuirs) a été sollicitée par V. Forest sur les termes techniques. Leurs

observations ont permis de corriger et d’enrichir ce texte. Qu’ils en soient vivement remerciés, ainsi que C. M. Robion

pour ses conseils et ses renseignements toujours précieux.

2 Traduction J. Cazes, professeur au collège A. Chénier de Carcassonne.

3 Romestan (G.), Les marchands de Limoux dans les pays de la Couronne d’Aragon au XIVe siècle, Annales du Midi, t.

LXXVI, 1964, p. 403-414.

4 Peytavie (C.), La paroisse dans le bassin limouxin au Moyen Age. L’église Saint-Martin de Limoux (Aude), mémoire

de maîtrise, Université de Toulouse-Le-Mirail, 1996.

5 Abbé (J.-L.), La société languedocienne et le catharisme au XIIIe siècle : le cas de Limoux (Aude), Religion et société

urbaine au Moyen Age. Études offertes à Jean-Louis Biget, éd. P. Boucheron (P.) et Chiffoleau (J.), Paris, Publ. de la

Sorbonne, 2000, p. 119-139.

6 Sur la viguerie de Limoux : Friedlander (A.), The Administration of the Seneschalsy of Carcassonne : Personnel and

Structure of Royal Provincial Government in France, 1226-1320, Dissertation, Berkeley, Université de Californie,

1981, 2 vol., p. 168-170.

7 L’urbanisation médiévale de Limoux est traitée plus largement dans : Abbé (J.-L.), Planification et aménagement de

l'espace urbain de la moyenne vallée de l'Aude au Moyen-Age. Espéraza, Couiza, Quillan, Limoux, Village et ville au

Moyen Age : les dynamiques morphologiques, Gauthiez (B.), Zadora-Rio (E.), Galinié (H.) (dir.), Tours, Collection

Perspectives, Presses de l'Université François Rabelais, 2 vol. à paraître.

8 “Livre des cens, deniers, blé, poules et tasques de la viguerie de Limoux”.

9 “Livre des domaines et des droits que le seigneur roi possède dans la viguerie [de Carcassonne] de la sénéchaussée de

Carcassonne”.

 

 

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Qui sont les tanneurs de Limoux ? Autrement dit, quelle place occupent-ils dans la société urbaine médiévale ? On sait la complexité du monde artisanal où cohabitent patrons de petits ateliers et artisans-marchands de plus ou moins grande envergure. Le terrier n’est pas l’instrument adéquat pour juger du niveau socio-économique car le patrimoine est incomplet, puisqu’il est énoncé dans le cadre restrictif de la seigneurie. C’est ainsi que l’équipement professionnel des tanneurs de la Blanquerie est loin d’être complet : un ou deux éléments figurent seulement pour chaque tenancier. Font figures d’exception Sicard Columbi et Michel Hugonis avec une adouberie, une cuve, un emplacement à écharner, Bernard Roffiaci avec deux maisons avec fosses et lanatorium contiguës et plus encore le marchand Pierre Saneci, ayant adouberie, lanatorium, séchoir et trois emplacements différents pour des fosses.

Ces disparités peuvent traduire une hiérarchie économique, mais aussi des masquages opérés dans le document. Ainsi, beaucoup de tanneurs n’ont pas de maison déclarée. Elle peut se trouver ailleurs, hors des limites du terrier. L’adouberie et l’habitation pouvant être dans le même bâtiment, la seconde serait-elle volontairement omise ? C’est aussi envisageable. Enfin, il ne faut pas négliger la possibilité d’associations familiales, voire professionnelles

entre plusieurs artisans, comme l’a montré P. Wolff pour les tanneurs toulousains constituant des groupements d’achat, il est vrai au XVe siècle35. Faut-il envisager une telle possibilité pour les équipements ?

 

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