Au début de l'année 1938, sous l'impulsion de M. F. Cros- Mayrevieille, se constituait à Carcassonne, le Groupe Audois d'Etudes Folkloriques. Son programme était ambitieux, mais l'équipe se mettait aussitôt à l'oeuvre. La revue mensuelle

« Folklore - Aude » (devenue plus tard « Folklore », puis « Folklore - Revue d'Ethnographie méridionale ») naissait en mars, presque en même temps un « Centre de Documentation» était constitué rue Trivalle et un « Musée des Arts et Traditions Populaires » ouvrait ses portes dans la Cité. En août, M. Georges Henri Rivière, Conservateur du Musée Natioal des Arts et Traditions Populaires, venait dans l'Aude pour apporter son encouragement et ses conseils au jeune groupe audois. Pendant quatre jours, en sa compagnie, nous parcourûmes la campagne méridionale. Passant à Limoux, il fallut aller sous les arcades de la Place de la République et décrire sinon mimer, le « tour de fécos ». Mais à cette époque de l'année, trouver une « carabena » ne fut guère facile ; un seul roseau enrubanné à demi-brisé put être offert à M. G.H. Rivière qui, très intéressé par notre Carnaval, me pria de faire pour « Folklore » une étude de cette fête traditionnelle.

 

Mais en 1939, la guerre dispersa les membres du Groupe. La mort de MM. Michel Jordy, F.C. Cros-Mayrevieille, P. Sire, respectivement président, délégué général et directeur du centre de documentation portait un terrible coup à la jeune société. Musée et Centre de Documentation étaient abandonnés, mais grâce aux efforts de MM. J. Cros-Mayrevieille et R. Nelli, la revue, devenue trimestrielle, subsistait. En 1945, retour d'Allemagne, je repris le contact, et j'allais confier à la Revue les notes recueillies en 1938- 1939 lorsque M. Louis Michel, rédacteur en chef des « Annales de l'Institut d'Etudes Occitanes », me les demanda pour le n° 1 qui parut en novembre 1948 (1).

Depuis cette date on a beaucoup écrit sur le Carnaval de Limoux, les journaux locaux ont publié de nombreux articles, il a été pris comme sujet de diplômes et thèses, des films ont été tournés (2), des disques ont été enregistrés, j'ai ai parlé moi-même dans « Le Limouxin », « Tourisme et Gastronomie » et j'ai rédigé la « chemise » du disque édité par Philips (3). Mais certains de nos amis se sont étonnés que notre Revue ait ignoré cette manifestation authentiquement folklorique ; c'est pour répondre à leur voeu que je reprends cette étude, faite sans prétention aucune, que je dédie aux « fécos limouxins ».

Lauraguel, mars 1972.

U. GIBERT.

 

Il La Partie des Meuniers " ou " Le Carnaval de Limoux"

1. - ORIGINES ET PÉRENNITÉ

Essayer d'expliquer d'une façon précise les origines d'une fête populaire est toujours chose excessivement délicate lorsque les documents manquent. Certes, la tradition orale est là, mais il faut interpréter cette tradition avec prudence et se garder de toute hypothèse hasardeuse.

S'agissant d'un Carnaval, il est facile de remonter aux Saturnales romaines, et la tentation est grande de lui donner ainsi de véritables lettres de noblesse ; la plupart des villes où se déroule encore un Carnaval n'y ont pas manqué, même lorsque ce Carnaval, après de longues années de sommeil, a été remis en vogue à l'usage des touristes par un syndicat d'initiative ou un comité de fêtes. Si ethnographes et folkloristes sont unanimes pour constater l'importance du Carnaval au Moyen Age, ils sont tout à fait sceptiques lorsqu'on veut établir un lien avec les festivités romaines « sans textes probants et par ignorance de l'ethnographie comparative » (4), et « il ne faut pas se hâter de voir dans les réjouissances de carnaval un souvenir plus ou moins transposé des Bacchanales, Lupercales, Saturnales... bien qu'extérieurement, ces fêtes anciennes aient pu présenter quelques analogies avec les nôtres » (5). Nous n'allons pas faire de digression concernant le Carnaval, en général, thème qui a été abondamment traité dans toutes les études concernant les fêtes traditionnelles, nous nous contenterons de dire ce que nous savons sur celui de Limoux.

Malgré toutes ces réserves, nous ne pouvons passer sous silence ce que le Docteur Cayla disait en présentant le n° 1 des Annales de l'Institut d'Etudes Occitanes, à la Société des Arts et des Sciences, de Carcassonne (Séance du 7 février 1949) (6) : « Les danses, les manifestations et les intrigues des « gouailleurs » qui se mêlent à la foule rappellent assez les Saturnales du dixième mois de l'année romaine; le défilé très lent des danseurs reproduit le pas spécial des « staticules » où des mouvements du tronc, du bassin accompagnaient une gesticulation des membres supérieurs et la progression presque sur place de ceux qui s'y livraient ; les staticules s'opposaient aux « grallateurs » qui, montés sur des échasses, dansaient en faisant de grands pas. Les « staticules » dérobaient leur visage sous un masque fait de lie de vin dont on venait de débarrasser au moment du premier froid le vin récolté à l'automne précédent. Le mot « faex », lie, marc, ordure, a donné « fecatus », « fceculentus» qui signifie en latin plein de lie, trouble, mais aussi « fecosus » qui dans la métrique latine voit ses

deux premières syllabes longues et sa dernière brève, ce qui a donné « fècos », et tous ces qualificatifs ont la même signification : barbouillé de lie de vin. Nous trouvons ainsi un des nombreux témoignages de l'empreinte laissée dans nos pays et dans nos population, sur notre langue, sur nos mceurs et nos réjouissances, par les Romains. L'origine romaine de ces fêtes ne peut être discutée, de même qu'on ne saurait le faire pour les façons dont les « goudilhs », ces joyeux gouailleurs... signalent malicieusement à l'attention du public ceux ou celles dont la conduite est seulement suspecte

Ainsi, pour le Docteur Cayla, l'origine romaine ne fait aucun doute, et comme d'autre part nous connaissons l'implantation romaine à Flacian- Limoux ?... Mais nous nous garderons bien de conclure L. Les plus anciens documents dont nous ayons eu connaissance datent de 1763 (7). Il s'agit des pièces d'un procès qui opposa les jeunes limouxins aux consuls de la ville au sujet du Carnaval. Au son des hautbois, le jour des Cendres, des jeunes gens masqués en meuniers, brandissant des fouets, et en piqueurs armés de haches ont dansé dans les rues en lançant des dragées. Les consuls ont voulu interdire, ont dressé procès-verbal et transmis une plainte à Monseigneur le duc de Fitz Jammes qui commandait pour le Roy dans la Province de Languedoc. Les jeunes gens, pour se défendre, disent : « Suivant un ancien usage ou à mieux dire un abus les jeunes gens de cette ville masqués en meuniers le jour des cendres dansoient ou couroient dans la ville au son des hautbois répandant des dragées et des confitures... ». C'est cet ancien usage qui est relaté par tous les historiens locaux du XIX' siècle. Le Baron Trouvé, ancien Préfet de l'Aude, lui consacre une longue page : « On trouve dans la ville de Limoux un usage qui se rattache à l'une des causes de son ancienne prospérité. Tous les ans, le mercredi des cendres, des jeunes gens, masqués en meuniers, portant un fouet de postillon et un sac blanchi de farine, parcourent la ville en faisant claquer leur fouet, assaillant à coups de dragées tous ceux qu'ils rencontrent sur leur passage, et les curieux qui paraissent aux fenêtres, frappant avec leurs sacs les enfants et les gens du peuple qui ramassent

les dragées, et dansant des farandoles au son du hautbois et du tambour.

Voici ce qui a donné lieu à cet usage. Une ancienne tradition apprend que depuis Pieusse jusqu'à Alet il y avait environ cinquante moulins à farine, continuellement occupés pour les besoins des habitants, et surtout pour le commerce du minot qui se faisait en Espagne avant 1a conquête du Roussillon. Le minot ou farine provenant de ces moulins était porté, à dos de mulet, au col de Saint-Louis et la petite ville de Caudiès. Les Espagnols recevaient la farine et la payaient en monnaie d'or.

Ce commerce avait fait de Limoux une des villes les plus riches du Languedoc. L'argent y circulait avec une telle abondance, que lorsque Jean de Lévis la prit sur les religionnaires, en 1562, et la livra au pillage, il eut pour sa part de butin cent mille écus d'or.

Les meuniers étaient alors les plus riches particuliers de Limoux, et pour maintenir leurs chalands, ils étaient dans l'usage de les visiter tous les ans, le mercredi des cendres, et de leur distribuer des amandes sucrées et des dragées. Cet usage a été remplacé par la mascarade que l'on vient de décrire. »

Voici en quels termes en parle De Labouisse-Rochefort dans son curieux voyage à Rennes-les-Bains, écrit tout à fait au début du XIX siècle et publié en 1832  : « Souvent je vins à Limoux assister à son joyeux et prodigue carnaval. Les dragées s'y distribuent avec une abondance à peine égalée par la célèbre fête des Caritas, à Béziers. Quand la cavalcade des meuniers traverse la ville, les rues en sont jonchées. Ces prétendus meuniers sont les jeunes gens les plus riches qui, habillés de blanc, sur de beaux chevaux noirs, portent, au lieu de sacs de farine, des sacs de bonnes et fines dragées qu'ils jettent galamment à toutes les dames qui garnissent les croisées ouvertes, dans une parure brillante et recherchée qui n'est point sans grâce, et peut-être même sans coquetterie. Cet usage doit avoir une origine qu'on ne sait pas bien... ».

L'historien de la ville de Limoux, L.H. Fonds-Lamothe, a repris les renseignements donnés par le baron Trouvé. Décrivant la ville au début du XIX° siècle, il énumère les nombreux moulins qui, sur les bords de l'Aude, convertissaient en farine les blés de la région. Cette farine s'exportait en Espagne. « Ce commerce, dit Fonds-Lamothe, paraît avoir été florissant.

La source n'en fut tarie que par la réunion du Roussillon à la France, et par la confection du canal du Midi. Il n'en reste, pour perpétuer le souvenir, qu'une fête annuelle, la partie des meuniers, qui doit son origine à l'usage où étaient les meuniers de parcourir la ville, le mardi-gras, jetant et offrant des dragées, et suivis de ménétriers jouant sur des haut-bois et le tambourin un air fort chéri encore » (10). Un autre historien local, L.A. Buzairies, dit simplement : « Des actes de 881 et 899 prouvent qu'il existait déjà des moulins à farine dans Limoux pendant le IX' siècle

(Vaissette, Hist. de Lang., tome II, p. 682, 697). Quelques faits prouvent également que cette industrie avait pris dans Limoux un grand développement.

Ces faits sont : 1°) l'existence d'un chemin appelé fariniè, sur les bords de Cougain ; 2°) le retour annuel d'une brillante tête portant le nom de Partie des Meuniers ; 3°) la présence sur les deux rives de l'Aude de plusieurs moulins sur pied ou en ruines »

Nous voilà donc bien fixés. Au XVIII' et au XIX' siècles tout le monde est d'accord pour dire que l'usage est fort ancien, tous les textes font état de jeunes gens masqués en meuniers et on nous donne même le nom de la fête, c'est « La Partie des Meuniers ». Comment des staticules en est-on venu aux meuniers ?... C'est ce que Gaston Jourdanne (12) essaye d'expliquer; après avoir cité Fonds-Lamothe, il ajoute : « Mais à quoi répondait cet usage ?... C'est ce que l'explication de Fonds-Lamothe ne dit pas. Voici ce qui est probable. La plupart des moulins de Limoux appartenaient au monastère de Prouille. Or, une coutume, constatée maintes fois, faisait jadis du jour où les tenanciers payaient leurs redevances une journée de réjouissances et de fêtes. Les meuniers de Limoux, qui payaient leurs redevances à la fin de l'année, avaient adopté cet usage. Quand le calendrier ancien fut changé pour faire place au calendrier Grégorien (1582) la fin de l'année fut reportée à dix ou douze jours plus tôt; comme les fêtes du Mardi-Gras coïncidèrent à peu près avec l'ancienne date des redevances, les meuniers reportèrent leur fête au Mardi-Gras. C'est ainsi que cette réjouissance célébrée régulièrement jusqu'en 1709 et reprise pendant les premières années du XIX` siècle, finit par se confondre, en perdant son caractère original, avec les fêtes du Mardi-Gras. Le costume des meuniers était le

suivant : pantalon blanc, veste courte, long bonnet rouge, ceinture de soie rouge, ils étaient armés de soufflets et jetaient de la farine au visage des curieux ». Jourdanne ajoute en note : « Nous ne méconnaissons pas ce qu'il y a d'empirique dans notre hypothèse, mais pour donner une explication définitive, il faudrait que le Cartulaire de Prouille fut exactement dépouillé; peut-être y trouverait-on la raison de la fête, soit à propos des redevances, comme nous le supposons, soit à propos d'une libéralité accordée par l'abbesse de Prouille ».

 

Cette étude de Jourdanne amène à faire deux remarques :

a) le docteur Cayla qui avait minutieusement étudié le Cartulaire de Prouille et les minutiers des notaires de Fanjeaux n'a trouvé aucune allusion à ces fêtes ;

b) la date de 1709 est sans doute le fait d'une coquille, il faut lire : 1790. En effet, un arrêté de la Municipalité du 12 février 1793, avant-veille du Mardi-Gras, interdisait «'à tous les citoyens de paraître en public déguisés et masqués... et de former des attroupements... le commandant de la Garde Nationale (fera) arrêter et conduire au corps de garde toute personne qui serait rencontrée dans la rue sous un habit déguisé » .

Voilà ce que disent les textes. La tradition orale, elle, est légèrement différente : les religieuses de Prouille envoyaient à Limoux le blé de leur récolte pour qu'il soit transformé en farine dans leurs moulins, en particulier au « Molin de las monjas » (Le moulin des religieuses). Ce blé, transporté dans des charrettes, arrivait à Limoux par « le camin farinièr » (le chemin farinier) qui porte encore ce nom. Les charretiers reprenaient ensuite le chemin du couvent avec la farine. Avant de partir de Limoux et après avoir reçu une partie de leur paye, ils menaient joyeuse vie. Ils louaient des ménétriers et autour des arcades ils défilaient en marquant la mesure avec leurs fouets et en jetant de la farine au nez des badauds.

Voilà tout ce que nous avons appris sur les origines du Carnaval de Limoux. Chacun peut discuter sur les hypothèses du Docteur Cayla ; mais nous avons des certitudes, celles données par les documents de 1763: c'est un ancien usage de se masquer en meunier le jour des cendres et de danser au son des hautbois.

II. - L'ÉVOLUTION DE LA « PARTIE DES MEUNIERS »

 

Les documents de 1763 sont assez précis quant au costume : il y avait des « meuniers portant de grands fouets » mais aussi des « piqueurs armés de haches... accoutrement des paysans qui fendent du bois... ». Tous les auteurs du XIX' siècle parlent de ces meuniers, habillés de blanc et montés à cheval (Labouiche-Rochefort) ou encore : pantalon blanc, veste courte, long bonnet rouge, ceinture de soie rouge (Jourdanne). Ces prétendus meuniers jettent des dragées ou des confitures (1763), probablement des dragées aux dames ou aux amis; des confitures aux personnes dont on veut se moquer et que l'on veut rendre ridicules ; ou encore de la farine avec des soufflets. A la fin du XIX' siècle, J.L. Lagarde les a vus, il les décrit ainsi

(14) : « Pantalon blanc impeccablement repassé, blouse courte, neuve, bleue ou grise, gants blancs, bonnet de coton bariolé, mouchoir à carreaux noué en pointe autour du cou, besaces sur l'épaule, garnies de bonbons, excellents et coûteux que les « Meuniers » offraient aimablement aux dames, à profusion, pendant le défilé, grand masque de cire ou de carton, plus ou moins grimaçant, ou faux-nez à moustaches. Pour certains, les besaces se remplissaient de sous, et même de pièces d'argent de 20 centimes, qu'ils semaient sous les pas des promeneurs, ou en avant des gamins qui se ruaient au ramassage. Ce travesti, déjà curieux, de complétait étrangement parfois par un petit fouet de chasse, que certains tenaient d'une main, que d'autres suspendaient à leur cou », ils dansent au son des hautbois et des

tambourins sous les « couverts » de la place principale de la ville. Mais tout le monde ne peut pas se payer un joli costume et lancer des dragées ; un nouvel élément s'est introduit dans le cortège carnavalesque, ce sont les « godils » (15) : «'Joyeux drilles, de moyens plus modestes, qui, pour se déguiser, se contentaient de tourner leur pardessus et leur béret à l'envers, de passer leur chemise sur leur veston, de coiffer un long bonnet de nuit, de donner libre cours à la fantaisie la plus débridée ou, plus simplement de revêtir leur costume de travail, quelquefois propre et de poser sur leur visage un masque en carton... Certains passaient cette sorte de grosse houppelande qui servait autrefois de manteau d'hiver aux charretiers en voyage... « La Manrego »... Ces charretiers n'avaient pas de gants... mais étaient munis de grands fouets. Certains autres... revêtaient la petite blouse... en toile bleue ou grise... eux aussi avaient le fouet. Les uns et les autres adoptaient comme coiffure le grand béret basque en gros drap bleu marine... Ces masques ne gambadaient pas. Ils marchaient d'un pas assez

lourd, se tournant à droite et à gauche, comme pour bien faire valoir leur prestance, puisque d'ordinaire c'étaient des costauds qui adoptaient ces déguisements. Généralement, ces deux groupes de charretiers ne mettaient pas de masque sur le visage. Ils préféraient se maquiller, se grimer, ils le faisaient à l'aide de blanc d'Espagne, de noir de fumée et de fuchsine... ».

Tous les folkloristes reconnaissent que les deux grandes guerres du XX` siècle ont porté un coup mortel aux traditions populaires. Les bouleversements apportés dans la Société par les deux conflits mondiaux n'ont pas atteint le Carnaval de Limoux; si pendant les longues années d'épreuves les « couverts » n'ont pas retenti aux rythmes des vieux airs, la tradition fut vite renouée aussitôt la paix revenue. 

En 1972, la période de Carnaval a débuté le samedi 15 janvier, par l'arrivée de Sa Majesté Carnaval « Las prunas » (16) ; car depuis quelques années, Limoux a voulu avoir, elle aussi « Sa Majesté Carnaval ». Mannequin classique, aux sous-entendus souvent grivois ; la veille des festivités il est accroché à un balcon de café ou bien il trône sur la place de la République; il reste là, presque oublié, en attendant d'être brûlé à la fin de la période carnavalesque. Ceci n'a rien de spécifiquement limouxin et fait partie de quelques innovations et de quelques variantes (17) qui se glissent parfois dans le Carnaval ; mais l'essentiel, ce qui reste intangible, le refuge de la tradition, c'est « le tour de fécos ».

Le lendemain, dimanche 16 janvier, les « meuniers » en costume classique (bonnet, blouse, pantalons blancs, sabots, besace blanche pleine de de confetti, fouet à la main) sont arrivés du « camin farinier », ils ont franchi le Pont de France, accueillis par les musiciens à la Porte de la Trinité, ils ont défilé dans la rue Jean-Jaurès (ancienne rue de la Trinité) et sont arrivés à la place de la République où ils ont fait le premier « tour -10- de fécos » de l'année. Carnaval a vraiment commencé. Il y aura un 2` tour à 16 h 30, un 3e à 21 h à la lueur des entorches.

Pendant 10 dimanches successifs, ainsi que le Mardi-Gras, une bande fera 3 tours de fécos : 11 h 15, 16 h 30, 21 h (avec les entorches). Le dernier dimanche, incinération de Carnaval (18).

Seule, comme jadis, la Place de la République a le privilège de recevoir « les masques ». Cette place, au centre de la ville, a la forme d'un quadrilatère, elle est entourée de vieilles arcades (les couverts) et elle possède de nombreux cafés. La « bande » qui organise la sortie se réunit à l'un des cafés et à l'abri des indiscrets se déguise. C'est l'heure. « On fait sortir la musique ». Les musiciens jouent une valse lente que les « fécos » dansent religieusement. Un temps d'arrêt, le rythme change, c'est un air du folklore limouxin, le ou les meneurs de jeu lèvent leur roseau, le « tour de fécos » est commencé. Il va se dérouler à un rythme très lent tout autour de la place, au milieu de deux rangées de spectateurs qui font la haie ; après s'être rafraîchis à tous les cafés de la place, les « fécos » termineront à celui qui a vu leur départ.

D'abord partent les « goudils », ce sont ceux qui n'ont pas de jolis costumes. De vieilles hardes recueillies au plus profond des greniers, un masque de carton composent tout leur déguisement. Ils sont généralement très nombreux et parmi eux il y a beaucoup d'enfants. Le goudil n'a pas de « carabena » pour marquer la mesure, mais un bâton, un vieux parapluie, une canne, voire même un vulgaire poireau ou un long navet avec lequel il frôle le visage des spectateurs. On le dirait placé là, miteux et vulgaire, pour mieux mettre en relief l'élégance de l'aristocratique « féco ».

Puis viennent les « fécos » habillés plus ou moins richement : arlequins et clowns, marquis et marquises, pierrots et colombines. Mais c'est le « pierrot » qui est le personnage classique du Carnaval de Limoux. Le pierrot limouxin n'est pas tout à fait le personnage lunaire à la figure enfarinée et tout de blanc vêtu que tout le monde connaît. Si la forme du costume est identique, la couleur y apporte un peu plus de fantaisie. Le pierrot » limouxin porte une petite calotte noire, la large fraise blanche, l'ample tunique de satin de soie ou de velours décorée d'énormes boutons, le large pantalon. Tunique et pantalon sont d'une même couleur : noir, bleu ciel, vert jade, etc..., mais rehaussés de bandes horizontales de couleurs différentes, par exemple : orange pour le noir, noir pour le bleu, etc...

Ces bandes bordent les manches, le bas de la tunique (deux) et au pantalon. Le « féco » doit rester complètement incognito, aussi porte-t-il une espèce de cagoule et un loup qui ne laissent voir que deux yeux goguenards, rieurs... ou tendres ; il est ganté. Le sac de toile blanche plein de confetti pend à son épaule ; enfin, il a à la main le roseau enrubanné, « la carabena ». C'est avec le roseau qu'il suit le rythme de la musique, s'arrêtant, immobile, baguette dressée lorsque la phase musicale est terminée, et dès la reprise du motif, toujours le même, repart, marquant la mesure et dansant le fameux pas.

 Les « fécos » adoptant ce costume de « pierrot » sont bien dans la tradition, car ce déguisement rappelle l'ancien costume des meuniers ou charretiers en blouse, le sac de toile blanche, le sac de farine. Quant au roseau, c'est le fouet stylisé. Une certaine coutume voudrait que seul le chef des fécos ait le roseau pour « mener la musique ». Elle serait assez récente, à notre avis, et daterait de l'époque où, comme nous le verrons plus loin, un jeune homme, seul, payait les musiciens. Peu à peu, l'usage a voulu que tous les « fécos » aient le roseau, et la véritable tradition est ainsi respectée puisque, jadis, chacun avait son fouet.

Tout à fait le dernier, tout à fait devant les musiciens et seul, est celui que l'on appelait au début du siècle « le fécos de davant » , ou encore « le premier des fécos ». C'est lui qui « mène la musique ». Pendant longtemps celui qui avait cet honneur payait lui-même les musiciens. Certains même allaient jusqu'à payer « quatre costauds qui, vêtus de limouxines manregos le protégeaient dans ses mouvements » . Inutile de dire que seuls les fils de famille les plus aisés pouvaient se payer ce luxe, car il est évident, de plus, que le chef doit être richement costumé. (D'autre part, le « féco » digne de ce nom doit changer de costume à chaque « sortie »).

Actuellement, en général, une « bande » paye les musiciens et chacun « mène la musique » à tour de rôle.

Les documents de 1763 parlent de « bandes » : « la bande du matin masqués en piqueurs, armés de haches » et « la bande de l'après-midi masqués en meuniers portant de grands fouets ». Les « bandes » sont aussi une des caractéristiques du Carnaval, les jeunes gens qui la composent ont un lien commun (quartier, âge, etc...) et ont le même costume (20). En 1972, voici les « bandes » qui ont participé au Carnaval : les membres du Comité, les enfants, la Corneilla, le Gazon, las fennos, les anciens, les arcadiens, le Pont-Vieux, le Tivoli, les Jouves, le Paradou. Mais si, en 1763, on parle de « jeunesse de second ordre », il est inutile de dire, qu'il n'y a, actuellement, de jeunesse de quelque ordre que ce soit, il y a dans les « fécos » une

complète égalité, même les rivalités politiques y sont souvent oubliées…

Des « goudils» ferment la marche. Ils se mêlent parfois à la foule. Ce sont des espiègles qui se moquent des badauds et leur font des niches. Ce sont eux qui pratiquent « la chine ». Qu'est-ce que la « chine » appelée aussi « l'intrigue » ? Deux ou trois goudils prennent à partie un spectateur qu'ils connaissent bien. Déguisant leur voix, ils lui rappellent certains faits de sa vie présente ou passée, faits parfois désagréables à entendre. Ils essayent d'amener le patient au café pour se faire offrir à boire ; là, le « chiné » essaye de découvrir l'identité de ses persécuteurs. La « chine » tombe maintenant en désuétude, au grand regret d'ailleurs des vieux  imouxins. La « chine» doit être faite en langue d'oc. « Te coneichi » (je te connais),

disent les persécuteurs en accostant leur victime. Et pour que la scène garde toute sa saveur, le dialogue doit se poursuivre dans la même langue.

La sortie de la nuit se fait à la lueur des « entorches » portées par des gamins. Ces torches ont été fabriquées quelques semaines avant le début de Carnaval. Sur une table métallique ou en marbre on étale de la toile de jute et de la frisure , dessus on déverse de la résine que l'on a fondue dans de grands chaudrons. On enroule au fur et à mesure autour d'un long bâton qui servira de manche. La carotte formée par le jute, la frisure et la résine est ensuite enveloppée dans du papier d'emballage. Chaque « entorche » pèse 7 ou 8 kg, elle doit brûler toute une soirée. En principe,

il faut six torches pour une sortie. L'odeur de la résine brûlée, la fumée, la flamme vacillante qui éclaire les « fécos » donnent une note bien particulière aux sorties nocturnes des « fécos ».

Voici le dernier soir, à minuit. Sa Majesté Carnaval sera jugée, condamnée, incinérée. Ceci, d'innovation relativement récente, n'a rien de spécifiquement limouxin, on connaît le processus : juges, jury, avocats, etc... Prétextes à tirades où les allusions à la vie locale, à l'actualité sont mises à contribution. Carnaval est accusé de tous les vices, il est condamné et brûlé pour le punir de tous ses vices, au chant de « Adiu pauré Carnaval » transformé en mélopée funèbre. C'est le même chant dans tous les pays d'oc  avec quelques variantes dans les termes (Van Gennep croit que cet air ne date que de la première moitié du XVII` siècle) .

Depuis quelques années, à Limoux, cette dernière soirée est appelée « La nuit de la Blanquette ». Après l'incinération de Carnaval, le vin mousseux le plus vieux du monde coule à flots. 

Si l'on considère que très anciennement le Carnaval était interdit aux femmes, l'année 1972 a vu une innovation qu'il est très intéressant de signaler. Pour la première fois, les femmes ont eu leur journée. Certes, l'élément féminin avait toujours été assez nombreux parmi les « fécos » et parfois même une jeune femme ou une jeune fille avait « mené » la musique.

Mais il n'y avait jamais eu une « bande » de femmes et une journée entière d'où les hommes étaient exclus. C'est ce qui s'est produit le dimanche 13 février. A 10 h 30, le groupe des femmes sortit du café du Commerce.

Le thème choisi était « La Révolution », c'était, en effet, une véritable révolution. L'air avait été spécialement composé pour elles (26) et c'est sur ce rythme nouveau que les femmes firent le tour des « couverts ». Costume : celui des femmes « patriotes » de 1790: large bonnet blanc à volants avec cocarde tricolore, robe à petites raies verticales blanches et rouges, piques, fourches, têtes masculines sur des piques, pancartes avec slogans en langue d'oc.

« Bei à Limous - Reboulutiou de coutillous » - « Fècos sans fennetos -

Bosc sans biouletas » - « Omes al traval - Fennos al Carnaval » - « Païs

occitan - Filhas à pana » - « Païs de blanquetièros, filhos, poulidos, fieros »

- « Recoumandat de gaïta » - Dèfendut de touca » - « Fennos mourudos -

A Limoux jamaï nascudos » - « Daïcho me sauta - Baiten breseja ».

(Aujourd'hui à Limoux, révolution de jupons « Fècos » sans petites

femmes, bois sans violettes - Hommes au travail, femmes au Carnaval

- Pays occitan, filles à enlever - Pays de blanquetières, (vignes pour la

Blanquette), filles jolies, fières - Recommandé de regarder, défense de

toucher - Femmes renfrognées, à Limoux jamais nées - Laisse-moi sauter,

va bercer).

Des tracts étaient distribués abondamment (27).

L'après-midi les Limouxines sortent au son de « Frou, frou... », elles semblaient échappées du « Moulin Rouge » ou des tableaux de Toulouse- Lautrec : perruques empanachées, tuniques de satin, amples robes à volants découvrant parfois de larges pantalons blancs bordés de dentelles.

Fècos » et French Cancan !... Cette journée eut un énorme succès !...

A ce sujet, René Nelli m'écrivait : « Je suis émerveillé par cette « mutation » brusque qu'a subi le Carnaval de Limoux. C'est une preuve étonnante de sa vitalité folklorique... Non seulement le Carnaval a servi, cette fois, de « moyen de revendication », symbolique et burlesque, je le veux bien, mais assez « directe », au Féminisme ambiant ; mais encore, il marque, cette année, son ascension définitive aux fêtes proprement viriles... »

Ces quelques lignes me serviront de commentaire et de conclusion.  

Nous avons vu précédemment les «fècos » commencer leur tour de place. L'itinéraire est invariable, mais à chaque sortie on part d'un café différent. L'allure est excessivement lente, le tour de la place dure environ deux heures. La musique joue des airs vifs et entraînants, les « fècos » lancent confetti et serpentins. Avant la guerre de 1914 on lançait encore dragées et oranges au grand dam parfois des vitrines avoisinantes. Le crieur public d'ailleurs invitait les commerçants à fermer les devantures car « l'on ne répondait pas de la casse » .

Il est difficile de retrouver les airs primitifs, car ici aussi la mode a eu son influence ; aux airs populaires du début, issus du folklore des pays d'oc, se sont ajoutés des morceaux composés par des musiciens locaux, des airs en vogue, voire des fragments d'opérette ou d'opéra comique ; c'est une question de rythme. « L'hymne de Riego » ne fut-il pas joué de nombreuses fois et sans penser à mal, on l'avait baptisé « Retraite Espagnole », musiciens et fècos ignoraient la véritable origine du morceau ; mais le jour où des républicains espagnols exilés protestèrent, le chant révolutionnaire de Huerta ne fut plus exécuté. Le répertoire actuel comprend une cinquantaine de morceaux. Evidemment on a choisi les plus populaires lors de l'enregistrement des disques (3). Les voici : 1 : Carnaval es arribat,

Alibert, Gisèle, le gondolier de Venise, le Limouxin, Crescendo, le brillant,

Tistou, Dominos et Pierrots, Adiù pauré Carnaval. - 2: Le poupou de

maman, Le triomphant, Alibert I, les boeufs, les jouvenceaux, le clair de

lune, Mondy I, Mondy II, Minjou, les Prunes, le Carabinier. - 3: Elise

(valse de prélude à la sortie), Mondy I, Mondy II, Julounet, la Cuquo, la

Noce, Titoulet, Alibert I, Alibert II, Tripeou (arrivée du Tribunal), Adiù

pauré Carnaval 

« Carnaval est arribat » est sans aucun doute l'un des plus anciens.

Dans tous les pays d'oc, on chante : « Carnaval es arribat Amb una pipa (bis)Carnaval es arribat Amb una pipa De tabat » sur l'air d'une vieille farandole. Avec de très légères nuances et des paroles différentes, on trouve cet air non seulement en Provence, en Languedoc,

mais encore en Pays Basque français et espagnol (29). C'est un air très populaire en pays limouxin, non seulement à cause du Carnaval, mais pour une raison toute différente : En mai 1869, il y eut à Limoux des élections au Corps Législatif, la lutte fut chaude, le banquier Isaac Pereire fut élu par 10.293 voix contre 9.123 voix à son concurrent Léonce de Guiraud.

Pereire fut invalidé ; en février 1870, de Guiraud fut élu avec 10.315 voix contre 8.804 à Pereire ; sur l'air de « Carnaval es arribat »» les Limouxins chantèrent: « Tant fotut un tap al tiol Paure Perera, paure Perera (bis)

Tant fotut un tap al tiol Paure Perera per totjorn. »

(On t'a fichu un bouchon au c..., paure Pereire, paure Pereire, on t'a mis un bouchon au c..., paure Pereire pour toujours ! )

L'air et les paroles font maintenant partie du folklore limouxin, et lorsque la musique attaque cet air, on entend « Tiens, pauré Perera !... », le titre originel est oublié. Ajoutons qu'il n'est pas rare, en temps d'élections, dans les villages des environs de Limoux, d'entendre chanter « Pauré Perera !... » ou « Tap al tiol !.. » sous les fenêtres d'un candidat malheureux.

Quant au pas des « fècos », à notre connaissance, il n'a été étudié que par Léonce Beaumadier, de Bouriège , qui le qualifie de pas croisés à peu près sur place sans figures fixes, laissées à l'inspiration du moment.

ORIGINALITÉ DU CARNAVAL DE LIMOUX

 

Nous voilà donc ici en présence d'une tradition populaire dont la persistance nous amène à faire quelques commentaires. Sans remonter aux problématiques origines romaines, mais seulement au moyen âge, il convient de remarquer que cette fête était essentiellement populaire et particulière à un petit groupe : meuniers ou charretiers. Elle avait lieu à une date à peu près fixe et dans un lieu donné. Elle a peu à peu débordé de ses cadres restreints, non seulement de son cadre de « classe », mais encore de son cadre « local » et souvent même de son cadre de « fixité ».

En effet, des « meuniers », elle a gagné toutes les couches de la population limouxine et elle est même arrivée, à une certaine époque, à unir dans la même ferveur l'aristocratique « fèco de dabant » et le « goudil » vulgaire ; voilà même que, depuis peu, elle n'est plus le privilège de la gent masculine! ...

Dépassant les limites de la petite ville, « la partie des meuniers » a non seulement gagné se villages environnants, mais elle a émigré fort loin. La zone qui a adopté le Carnaval de Limoux comprend les villages des environs immédiats de la ville, tout le Bas Razès, s'étend jusqu'à Saint-Hilaire, remonte la vallée de l'Aude jusqu'à Quillan et Axat, va jusqu'aux portes de Carcassonne, à Pomas, Leuc et Preixan. De temps à autre, il y a même quelques sorties de fècos à Carcassonne, un essai à Castelnaudary n'a pas eu de lendemain (31). Les « fècos » n'ont-il pas été appelés à Sète (1966-1967), « Fècos » de Quillan ; et au Fenetra de Toulouse (3' Festival de Traditions Populaires) les « Fècos » meuniers avec bonnets et sabots, et leurs musiciens (1966).

Que nous sommes loin d'une création artificielle de soi-disant folkloristes amoureux du bon vieux temps, essayant de procéder à de ridicules reconstitutions, reconstitutions qui d'ailleurs ne peuvent pas durer et ne durent pas ! Car, « la partie des meuniers » limouxine est bien un « fait folklorique » original. Ce n'est pas un Carnaval comme les autres. Il suffit de l'avoir vu une seule fois pour s'en convaincre. Nous avons assisté un peu partout dans des petites villes ou des villages à des défilés carnavalesques ; la musique joue des airs gais, entraînants, mais chaque « travesti » suit son inspiration ou son impulsion propre, nous dirons « pas d'âme collective ». Avec la « partie des meuniers », quelle différence ! Ici, homme ou femmes, jeunes et vieux, sont tous unis dans un même rythme, par les mêmes gestes les roseaux enrubannés marquent tous l'arrêt de la phrase musicale pendant que fècos et goudils se figent dans la même attitude.

Quant à celui qui « mène la musique », conscient de la grandeur et de la gravité de son rôle, c'est un « officiant » qui règle « la cérémonie », il se donne tout entier au rythme et le « pas des meuniers » le transforme en prêtre d'une danse sacrée .

Pour le spectateur non limouxin, le « tour de fècos » n'est pas très spectaculaire, il trouve cela monotone et les airs toujours les mêmes, presque lancinants, manquant pour lui de variété ; il se demande aussi comment durant plusieurs semaines le public peut s'intéresser à un spectacle qui se renouvelle si peu ! Et pourtant, les Limouxins : acteurs et spectateurs, sans contrainte aucune, s'abandonnent à cette joie du mouvement rythmé, et c'est parce qu'ils l'aiment vraiment qu'ils restent fidèles à leur « partie » annuelle.

Fêtes des conscrits, fêtes locales, manifestations diverses, noces même, donnent l'occasion d'organiser des «'sorties de fècos ». Dans de nombreuses occasions, un air de « fècos » est réclamé. Un village du Razès, un bal, on danse les pas à la mode. En fin de soirée, quelqu'un crie : fècos, fècos !...

L'orchestre (un jazz !!!) s'exécute et au milieu de la salle de bal, jeunes gens et jeunes filles, mains levées, tenant un invisible roseau, avec gravité, rythment sans se lasser le pas des meuniers. Un air de fècos monte aux lèvres du Limouxin qui veut extérioriser sa joie, et parfois, sans crainte du ridicule, il esquisse ce que l'on pourrait appeler « le pas limouxin ».

Combien de fois, lorsque les équipes locales de rugby, en déplacement, ont été victorieuses, joueurs et suporters n'ont-ils pas « fait fècos » devant les indigènes ébaubis ?...

Certes, ainsi que l'a écrit Van Gennep, « le folklore est une création continue et qui n'est pas interrompue aujourd'hui ». Nous l'avons vu précédemment avec les innovations qui, bon an mal an, s'introduisent dans le Carnaval de Limoux. Dans les villages, il y a parfois la tradition du tour de ville des nouveaux mariés, sur l'âne ou le char, avec les cornes symboliques, mais c'est « le tour de fècos » qui reste l'élément principal de la journée, le reste n'étant que détail sans grande importance . Le rite ancestral s'est maintenu, résistant, ce qui est rare, aux assauts de la mode, et à peu de choses près, le Limouxin, de nos jours, revêt le même déguisement que son aïeul, et sous les arcades de la place fait les mêmes gestes au son des mêmes airs .

CONCLUSION

 

Suivant l'exemple de leurs prédécesseurs du XIX` siècle, les auteurs audois contemporains ne pouvaient ignorer le Carnaval de Limoux. On ne peut parler de la petite sous-préfecture sans évoquer « les fècos » et sans conter quelque anecdote de « goudil ». Nous n'avons pas la prétention de connaître tous ces auteurs, nous nous contenterons d'en citer quelques uns

(35).

Chaque année, les quotidiens locaux décrivent les « tours de fècos », descriptions illustrées de nombreuses photos ; dans les hebdomadaires limouxins, nos regrettés amis : J.-L. Lagarde et G. Théron ont publié de nombreux articles documentaires. Pour mémoire, nous mentionnerons le félibre audois Paul Gourdou qui a publié, en 1897, dans le « Journal de Limoux », sous forme de feuilleton, « Carnabal e Carème, scèno galejarelo, mesclado de cant et de parladisso francimando, episodi dal carnabal de Limoux », « Dedicaço a mous ancians companious de crabeno et de fouet de Limoux ». Malgré son titre et malgré cette dédicace, cette pièce qui n'est pas parmi les meilleures du félibre, tout au contraire, ne parle guère du « tour de fècos » ; l'auteur présente tantôt en patois, tantôt en français, tantôt en patois francisé, des scènes d'auberge au temps de Carnaval.

Relevons simplement qu'il dit « crabeno et fouet » dans sa dédicace et que les « musicaires » de son Carnaval comprennent « pistoun, clarinetto, biouloun, troumbouno, basso, tambour, tambouro ». Et aussi, de M. M. Barrière « Le Carnaval de Limoux », fade roman dont la toile de fond est Limoux et la campagne environnante ; l'auteur met en scène sous des noms transparents, les hommes politiques locaux, il consacre deux pages au carnaval, en le présentant d'ailleurs d'une façon assez inexacte. Plus récemment, nous relevons une brève étude « Les Fècos » de M. A. Mouls, parue dans « Folklore », revue déjà citée (35).

Dans leurs recueils de souvenirs, J. Rivais note : «Malgré le calme des choses et des gens, la bourgeoisie, la haute société et la population entière de Limoux aimaient les fêtes et les plaisirs. Comme aujourd'hui, on fêtait le Carnaval qui s'était conservé intact dans ses airs et dans son entrain, qui est la folie de toutes les classes... », et P. Valmigère : « Ils ne comprennent pas, les étrangers, et tout de suite ils nous méprisent. Je les ai entendus dire : « Ces gens sont fous ! » Et oui, nous sommes fous, c'est-à-dire nous abandonnons, pour quelques jours, nos égoïsmes, nos calculs et nos tristesses ; nous ne pensons qu'à être aimables et gais ; et sur des rythmes anciens qui n'ont rien d'inattendu ou d'inconnu, mais qui expriment parfaitement cette continuité voulue de nos traditions, cette pérennité de notre race; nos enfants dansent la vieille danse des meuniers, avec les mêmes pas, les mêmes gestes, les mêmes saluts, les mêmes inclinaisons gracieuses qu'on la dansait au moyen âge. Et quand les autres villes ont perdu leurs vieilles coutumes on les remplace par de vulgaires fantaisies, je suis

heureux que Limoux ait conservé les siennes ».

 

Jean Girou nous montre un brillant et pittoresque Carnaval de Limoux, malheureusement il commet une grosse erreur : « La musique précède les masques », dit-il !... M. H. Blaquière, archiviste en chef du département de l'Aude, a parlé du Carnaval en véritable limouxin : « Marionnettes possédées

par le démon du rythme, tout leur semble devenu étranger: sans parler, bras étendus, se mouvant à peine, seul l'éclat de leurs prunelles trahit la vie qui anime leur corps d'automates. Ils ont des yeux qui semblent ne pas voir, leur ouïe n'entend que la musique, ils ne paraissent pas avancer tant ils se déplacent lentement. Sur place, ils tournent et se balancent, avec eux, la carabeno se penche, à droite, à gauche, s'arrête immobile puis repart en cadence.

Voici la musique, démon invisible qui souffle à l'insu des instrumentistes dans les cuivres et fait frissonner la peau tendue des caisses. C'est elle qui immobilise tout à coup les crabenos et leur rend à nouveau la vie, qui déchaîne le balancement rythmé des danseurs et les fige subitement... ».

La description du cortège est colorée et pleine de vie, illustrée par deux gouaches de M. Pierre Cabanne (36), elle traduit d'une façon parfaite l'exubérance de la foule limouxine et l'originalité de son carnaval. Il suffit de quelques lignes à René Nelli pour caractériser le pas des « fècos » : « Très lent, très monotone avec son balancement de gauche à droite et de droite à gauche, très rythmé, très « hallucinant », il perpétue, en plein XX' siècle, l'allure des anciennes danses rituelles dont l'action était si puissante sur les nerfs ».

Depuis 1967, sous le titre « Fècos de Limous », le Comité des fêtes publie un programme officiel comprenant le détail des festivités ainsi qu'une étude sur le Carnaval, des photos et parfois des chants et poésies en langue d'oc.

Souvent évoqué dans des émissions régionales, les Carnavals de Limoux ont  eu les honneurs d'un radio-reportage (Le Carnaval en général) le fer avril 1962. Nous avons vu précédemment que 3 disques avaient été enregistrés et des films tournés. L'un de ces derniers, présenté par M. Morillières, du C.N.R.S., le 17 Mars 1972, associe étroitement les sites de Limoux et des environs, la succession des saisons dans la campagne limouxine couverte de vignes, l'élaboration de la Blanquette de Limoux et le Carnaval. Ajoutons qu'en 1971, la Fédération Nationale des Comités officiels de France qui organise le Concours « Arts de la Fête » a décerné le prix national du Carnaval Traditionnel au Carnaval de Limoux.

Si la plupart des auteurs locaux ont cherché l'origine historique du Carnaval de Limoux et l'ont montré dans ses diverses manifestations, il appartenait à M. A. Varagnac, conservateur au Musée des Antiquités Nationales d'en rechercher certaines explications. Il étudie longuement les principaux thèmes de Carnaval et parmi les nombreux exemples de l'emploi carnavalesque de la farine soit en barbouillage, soit en jets, il cite le passage de Jourdanne (d'après Fonds-Lamothe) concernant la partie des meuniers. M. A. Varagnac voit là l'une des nombreuses manifestations de la croyance primitive au caractère bénéfique de toute matière blanchissante, croyance qui donne à ces projections une valeur de prophylaxie magique. Peut-être l'explication est-elle plus simple : au début, les « meuniers » soufflaient au nez des curieux la farine de leurs soufflets, et c'était là un simple amusement, puis les « fècos » élégants jetaient des dragées, alors que certains facétieux se contentaient de confitures. Il fut un temps où les vraies dragées furent remplacées par des dragées de plâtre, puis il y eut l'ère des petites oranges. Nous en sommes maintenant aux serpentins, mais surtout aux confetti .

Ainsi dans cette étude nous avons fait le point de nos connaissances concernant le Carnaval de Limoux, nous avons tâché de suivre son évolution et essayé de le montrer tel qu'il est aujourd'hui : toujours vivant et en pleine vitalité. Chaque année, pendant la période carnavalesque, à Limoux, il y a la journée des enfants ; souvent, au cours des fêtes scolaires, on « fait fècos », ainsi la relève est prête. La « partie des meuniers » se perpétuera et pendant longtemps l'écho des « couverts » de la place retentira des airs consacrés

Le 3 mars 1938, le n° 1 de Folklore publiait une première liste de délégués agréés par le Conseil de Direction du Groupe Audois d'Etudes Folkloriques. Parmi les noms de ces premiers collaborateurs, on relève celui de J.-L. Lagarde.

J.-L. Lagarde était né à Limoux en 1871; il quitta la sous-préfecture audoise pour aller à Toulouse, où il exerça les fonctions de Secrétaire Général de l'Ecole des Beaux Arts et des Musées de la Ville. Dans la capitale languedocienne, il devint l'animateur de la très vivante association « Les Enfants de l'Aude », à Toulouse, et il publia dans le bulletin de liaison de ce groupement « L'Aude à Toulouse » de très nombreux articles relatifs à l'histoire, les arts et les traditions populaires des pays d'Aude. A la fin de sa vie, revenu à Limoux, où il habitait rue du Consulat, il consacra ses loisirs de retraité à l'étude des tableaux du Musée Pétiet.

Notre directeur, M. J. Cros-Mayrevieille a trouvé, dans les anciens dossiers de la Revue, un « papier » que J.-L. Lagarde destinait à « Folklore ». Nous sommes en février 1944, en pleine guerre, en ce jour de Mardi-Gras, J.-L. Lagarde évoque les réjouissances d'antan, et ses

souvenirs sont évidemment empreints de tristesse et de mélancolie. Mais nous avons là un témoignage vivant et pittoresque concernant ce Carnaval, cher aux Limouxins. Nous le publions en hommage à la mémoire de notre ami disparu.

Que de souvenirs, d'une enfance déjà bien lointaine, m'assaillent aujourd'hui, en ce Mardi-Gras, tristement vécu dans mon refuge de Limoux. « Adiu paure Carnaval ! Tu t'en vas et ieu demori per mangea la soupo a l'al!» y chantait-on naguère, au moment de brûler ce Seigneur

éphémère, sur la place publique, que l'on nommait alors tout prosaïquement : « la plaço de las pialos » (les abreuvoirs) ou, plus simplement encore: « les Halles », grouillante d'une foule joyeuse.

C'était alors une époque qui voyait, très particulièrement à Limoux, tout le monde, hommes, femmes et enfants, entremêler aux rigueurs de l'hiver... et du carême, qui n'est plus qu'une « Permanence de Restrictions », les naïfs plaisirs et les ébats populaires. Parmi cette foule exhubérante, des hommes jeunes, contents de leur sort, des femmes jeunes aussi, sans négliger outre mesure leur rôle domestique, et même de tout jeunes enfants, qui avaient le geste inné, se déguisaient, le plus souvent en beau domino de soie, ou en pierrot de lustrine, le visage caché par un joli masque de satin de teinte claire, ou d'un loup en

velours noir.

En sortant de l'un des cafés de la ville, où ils s'étaient groupés (Grand Café, Concorde, Collè, Le Malbrié, le Quec, le Flambard, le Marranot, etc.) ils s'intercalaient dans les rangs d'une dizaine de musiciens,

particulièrement qualifiés, qui jouaient, avec éclat, des airs tirés du folklore audois. Le Masque qui avait la plus belle prestance, et aussi quelque sang-froid nécessaire, était choisi pour mener la musique. Assez rarement on confiait à une femme ce rôle difficile.

Et, je revois ainsi les Palauqui, les Luguel, les Julounet, les Firménou, et Cluscard, et Puges, et Granos, et Bouyérou, et Imbert, lançant dans les airs les trilles endiablés de leurs bois, de leurs cuivres, et les roulements tonitruants de leurs caisses. Si mes souvenirs remontent aux

récits des aïeux, ces musiciens, relativement modernes, étaient jadis des hautboïstes catalans (« les Abouèsés »), peut-être précurseurs des « coblas roussillonnaises », qui, sous les couverts de la :place, avec étapes à chacun des cabarets qui l'entourent, entraînaient nos masques, qu'on nommait « Les Fécos », puisqu'on a pour eux inventé une expression pour définir leurs gestes : « Faire Fêque », dont l'étymologie m'échappe.

Ces Fécos, bottés, gantés, chics, tenaient en mains un roseau assez long, joliment enrubanné, avec lequel, voltant et vire-voltant, unissant, selon le rythme musical, le lascif italien à la fougue espagnole, encore très couleur locale à Limoux, ils faisaient des jeux de grâce, évoquant des minauderies de tarentelles et de séguédilles.

 

Ils étaient précédés et suivis de joyeux drilles, de moyens plus modestes, qui, pour se déguiser, se contentaient de tourner leur pardessus et leur béret à l'envers, de passer leur chemise sur leur veston, de coiffer un long bonnet de nuit, ou plus simplement de revêtir leur

costume de travail, quelquefois propre, et de poser sur leur visage « une masque en carton de quatre sous » (sic).

Certains, parmi eux, peut-être même sans s'en douter, affirmaient la manifestation folklorique. Pour leur déguisement, sur leurs vêtements de ville, ils passaient cette sorte de grosse houppelande qui servaient autrefois de manteau d'hiver aux charretiers en voyage, « la Limousine »; on la nommait : « La Manrégo » ou « Mairégo ». En fort tissu de laine, poilu, grisâtre, rayé de mauve et de grenat, descendant presque sur les lourds brodequins, elle se complétait par une pèlerine de même tissu, quelquefois avec capuchon, s'arrêtant à la taille. Boutonnée presque tout du long en avant, elle se fixait autour du cou avec une agraffe à chaînette en métal. Ces charretiers sans attelage n'avaient pas de gants, « la Manrégo » ayant de grandes poches, mais étaient munis d'un grand fouet.

Certains autres, dans le même esprit, revêtaient la petite blouse grise dite Carcassonnaise, « la Blodo Carcassounéso ». En toile bleue ou grise, elle descendait à peine plus bas que la ceinture. Elle s'ornait de passementeries blanches sur le col, sur les épaulettes et les poignets. Eux

aussi sans gants avaient le fouet utilisé dans la corporation. Les uns et les autres adoptaient comme coiffure le grand béret basque en gros drap bleu marine, pour compléter ces travestis plus ou moins usagés mais bien dans la tradition locale.

Ces masques ne gambadaient pas. Ils marchaient d'un pas assez lourd, se tournant à droite et à gauche comme pour bien faire valoir leur prestance puisque d'ordinaire c'étaient des costauds qui adoptaientces déguisements.

En raison de ce pauvre déguisement, on les nommait les « Goudils »

C'est sous semblable accoutrement que mon fils, enfant, en vacances chez son grand-père, a connu les joies du Carnaval de Limoux.

Certains bons vivants, qui se piquaient d'humour, imaginaient des travestis très personnels, originaux, amusants ou grotesques, tels : « Lé Patrou, Lé Répous et Lé Sourt ». D'autres, bien plus rares, se paraient de costumes plus ou moins historiques, empruntés au vestiaire du théâtre, ou du cirque, voire même de la ménagerie. Cette tendance eût une fâcheuse influence sur la musique folklorique du « tour de fêque ».

 

 Les airs du vieux folklore audois furent peu à peu remplacés par de courts extraits d'opérettes, ou de chansons à la mode, dont la répétition devenait parfois lancinante. Nous entendîmes alors : Le Chapeau de la Marguerite, La Manda, Pauré Péreiro, Orphée aux Enfers, Le Jour et la Nuit, Le Coeur et la Main, La Fille Angot, et presque tout le répertoire des Lecocq, des Planquette, des Audran, des Varney, des Hervé, des Offenbach, etc...

Ces mascarades qui, quoique fort joyeuses, évoluaient, le plus souvent, dans un certain cadre de correction, prenaient, en quelques occasions, le nom de : « Partie des Meuniers », en souvenir des riches moulins à blé que Limoux possédait autrefois sur la rivière d'Aude. Elles

étaient alors organisées par la classe riche de la ville, qui constituait « Le Cercle du Grand Café », et comptait, sans doute, quelques propriétaires de ces moulins. C'est le costume des participants qui avait aidé aussi au qualificatif : pantalon blanc, impeccablement repassé, blouse

courte, neuve, bleue ou grise, gants blancs, bonnet de coton bariolé, mouchoir à carreaux, roulé en pointe autour du cou, besaces sur l'épaule garnies de bonbons excellents et coûteux que « Les Meuniers » offraient aimablement aux dames, à profusion, pendant le défilé, grand

masque de cire ou de carton, plus ou moins grimaçant, ou faux-nez à moustaches. Pour certains, les besaces se remplissaient de sous, et même de pièces d'argent de 20 centimes, qu'ils semaient sous les pas des promeneurs, ou en avant des gamins, qui se ruaient au ramassage.

Ce travesti, déjà curieux, se complétait, étrangement parfois, par un petit fouet de chasse, que certains tenaient d'une main, que d'autres suspendaient à leur cou.

Après le repas du soir, ces mascarades se déroulaient sous les couverts de la place, éclairés de torches au goudron fumeux, « las entorchos ». Elles se terminaient généralement par un bal de nuit au « Grand Théâtre », aujourd'hui incendié, où les dames de petite vertu,

légères et court vêtues, venaient, après minuit, donner à la fête une note un peu particulière. C'était l'entrée des « Béni-Bouf-Tou », conduites par la plantureuse Bébé. C'était aussi la sortie des personnes plus réservées qui aimaient à s'amuser tout à fait convenablement.

Hélas ! même à Limoux, ce Carnaval, qui est une des plus vieilles traditions du monde, s'éteint peu à peu, pour des causes multiples et très diverses. Cependant, il était, comme tant de rites folkloriques, la survivance de solennels rites religieux propres aux populations agricoles.

Bien des vieux, comme moi, se souviennent des libations et de la mort de Carnaval, bruyamment carbonisé.

Il emportait avec lui l'hiver, laissait en héritage, au milieu des rires, des chants et des danses, la promesse du printemps proche. Mais beaucoup ne se doutent pas qu'ils assistaient ainsi à la continuation des Saturnales Romaines, des hommages à Bacchus, des offrandes à Dyonysos, et que, non seulement à Limoux, mais dans l'Europe entière, on retrouve ces traditions tout au fond des hommes, surtout de ceux qui accomplissent les gestes millénaires du travail des champs.

 

On a tenté parfois les manifestations du « Carnaval de Limoux »dans les localités de la région; mais chaque fois le succès a été douteux.

Pour la réussite, il faut le cadre, l'ambiance, une sorte d'atavisme et surtout une emprise totale sur la foule qui, faisant des haies compactes sur le passage du cortège, se donne toute, et presque à son insu, à des ondulations rythmées par la musique. Le « Tour de Fêque » n'est bien que de Limoux.

Reverrons-nous, quand reviendront vraiment des jours bien meilleurs, les grandes fêtes qui, du 1er dimanche de janvier à la mi-carême, mettaient leur joyeuse animation au seuil du printemps ? Espérons-le, car je crois que le cinéma, ni la littérature, n'ont rien gardé du pittoresque et unique Carnaval de Limoux. Des facteurs tout nouveaux : les sports, les spectacles, le tourisme, etc., tendent à faire disparaître les jeux et les fêtes auxquels jadis ces populations entières prenaient une part active. Aujourd'hui, elles se laissent distraire et ne composent plus leurs propres distractions. Ces délassements dirigés ne sapent-ils pas la vitalité artistique et artisanale; ne nivellent-ils pas les caractères originaux des individus et des peuples ?

Que ce carnaval bonasse puisse-t-il ressusciter, à Limoux tout particulièrement, dans le savoueux parfum de la dinde rôtie (« la guindo »), arrosée de nos bons crus, dans les éclats dorés de notre pétillante Blanquette, dans les divers fumets de nos « croustades, séquets, raouzels,

curbélets et de nostros coquos », parmi les batailles pour rire, où confetti, serpentins, castagnous et cacahouètes ont peu à peu remplacé les pralines, les fondants, les fruits confits ou non, au grand dam de nos charmantes Limouxines, qui cherchaient à devenir, sous le masque,

le doux visage de l'être aimé qui offrait galamment ses friandises.

Pas adiu paure Carnaval, mais a pla lèu.

 

J.-L. LAGARDE.co U. Gibert   fin.