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MYTHES, HISTOIRES ET MÉMOIRES  LE CARNAVAL DE LIMOUX

 

A 25 kilomètres de Carcassonne, au bord de l'Aude, se dressent les remparts

médiévaux qui entourent la petite cité de Limoux. Cette sous-préfecture, d'environ 10.000 habitants, vit grâce au secteur tertiaire très développé avec notamment la présence de l'hôpital psychiatrique situé dans l'enceinte de la ville, grâce aussi à l'industrie de la chaussure (associée aux marques Myris et Bata) qui fut florissante dès les années 50 même si depuis 1996 elle connaît des déboires ; grâce enfin à la cave coopérative viticole qui a obtenu depuis 1938 l'Appellation d'Origine Contrôlée pour sa célèbre Blanquette de Limoux.

 

 

Non moins célèbre que son vin pétillant, le Carnaval de Limoux est l'un des plus connus et des plus anciens carnavals du sud. Sa notoriété n'empêche pas qu'il continue de se dérouler « entre soi » dans cette petite ville. Ici, on s'enorgueillit de posséder le « plus long Carnaval du monde ». Il détient en effet la palme de la durée puisque la fête s'étire du mois de janvier aux Rameaux marquant ainsi fortement le temps de la collectivité. Pendant près de trois mois, les Limouxins sortent de leur léthargie pour admirer chaque samedi et dimanche les fécos qui font la tournée des cafés en défilant sous les arcades de la place centrale, suivant un trajet immuable. Une vingtaine de bandes se partagent les journées de Carnaval et chacune sort à tour de rôle, une seule fois pendant la saison. En tête de cortège : la bande ùs fécos (les beaux masques qui payent la musique), en queue : les goudils (les masques spontanés et burlesques qui sont derrière la musique). Tous dansent au milieu de la haie d'honneur formée par les spectateurs venus nombreux pour se faire caresser par les confetti ou chatouiller par la carabène, le long roseau qui prolonge la main du danseur. Le pas de danse si particulier des fécos déborde la seule localité limouxine. En effet, dans une zone très délimitée (Razès limouxin et Haute-Vallée de l'Aude) les villages font écho à cette tradition dansée lors de leurs propres rituels festifs. Que ce soit pour des carnavals, pour le dernier jour de la fête locale ou pour des coutumes spécifiques comme celle des « Ermites » à Espéraza ou Couiza, les fécos et les goudils masqués font un ou plusieurs tours de ville. La tradition des fécos a donc été érigée au rang d'emblème de l'identité régionale. Tout le monde reconnaît néanmoins que Limoux est le fer de lance de cette tradition et que les règles du rituel y sont rigoureusement observées comme nulle part ailleurs. Les villages avoisinants ne respectent que rarement la rigide et complexe codification des actes de la fête et refusent explicitement la hiérarchie sociale qui sépare dans le cortège les riches fécos et les pauvres goudils. Cette ségrégation dans le carnaval devient pour la plupart des villageois la marque distinctive de la communauté urbaine élitiste opposée à une égalité festive villageoise.

A Limoux, faire le Carnaval se révèle comme l'acte majeur d'appartenance à la cité. La période carnavalesque voit revenir les natifs expatriés qui ne manqueraient pour rien au monde cette célébration de l'identité locale. Le Carnaval de Limoux est une fête traditionnelle qui reçoit l'adhésion passionnée de toute la cité. Je me suis intéressée au débat permanent sur son histoire et à ses diverses manières de mettre en scène l'histoire locale.

I - Les mythes d'origine.

Le premier régime « historique » se décline plutôt sur le mode du mythe. Si au siècle dernier c'est à la description des coutumes folkloriques que l'on s'intéressait, depuis la fin de la seconde guerre mondiale c'est de l'origine même du Carnaval que l'on se préoccupe. Aujourd'hui, le désir de connaître les racines de la fête est manifestement intense : « Un Carnaval comme le nôtre est une tradition qui se perpétue tous les ans depuis la fin... Depuis le commencement des temps... Enfin j'en sais rien parce qu'il arrive un moment où on se perd vous savez, on s'embrouille dans le débat. Alors avant de mourir j'aurais voulu quand même que quelqu'un vienne et me dise : alors voilà, c'est comme ça et pas autrement ¡Jusque là, personne ne m'a parlé de cette sorte. ». En effet, les hypothèses s'affrontent et font partie du domaine public. J'ai ainsi pu recueillir deux grands mythes relatant l'avènement même de la fête. L'un met en avant une origine céréalière avec des meuniers initiateurs de la fête, l'autre propose une naissance orientée sur la célébration du vin. Les meuniers ou les vignerons? Le blé ou le vin? Dans les récits de fondation de la fête les informateurs se disputent pour connaître la « véritable » origine du Carnaval, chacun tenant la sienne pour véridique en s'appuyant sur les travaux de quelques historiens locaux.

Les détenteurs de savoir

La communauté limouxine distingue deux types de spécialistes de la fête : d'une part les historiens locaux et de l'autre les «mémoires vivantes du Carnaval». Les premiers, tels Urbain Gibert ou André Boyer, voient leurs écrits cités comme  références.

Maintenant disparus, ils étaient natifs de la région. Ce dernier point est important car il ne semble pas que l'on puisse être un bon historien du Carnaval sans être né sur les terres 34 Cf. en particulier les chroniques du médecin LA. Buzairies dans le Limouxin au XIXème siècle. Dans ses articles il traite de la manière orthodoxe de tenir la carabine, donne les noms des pièces musicales jouées, décrit les costumes des goudas, critique les mauvais danseurs, etc... où il se déroule. A Limoux, les enquêteurs se trouvent d'ailleurs sans cesse éconduits avec cette petite phrase : «Si vous n'êtes pas d'ici, vous ne pouvez pas comprendre. ».

Le petit monde des érudits habilités à parler de la fête doit en premier lieu prouver son appartenance à la communauté locale. L'intrusion d'éléments étrangers est d'ailleurs souvent mal tolérée comme en témoigne l'accueil plutôt glacial du livre La fête en Languedoc où l'ethnologue Daniel Fabre et le photographe Charles Camberoque traitent abondamment du Carnaval de Limoux : en 1978, soit dans la période carnavalesque qui suit la parution du livre, les deux auteurs furent « jugés » lors du procès de Carnaval.

L'autodafé n'était pas loin. Les deux ou trois individus désignés par la communauté comme des « mémoires vivantes du Carnaval » sont, eux aussi, originaires de la région. Bien loin du travail de recherche archivistique nécessaire aux études historiques, ils sont présentés comme ceux qui savent comment se fait la tradition. Ils sont du côté des actes et du témoignage oral.

Hommes âgés, souvent appelés à la rescousse pour trancher des conflits dans le Carnaval, ils maîtrisent parfaitement la « petite histoire », toutes les anecdotes de la fête.

Ceux qu'on appelle ici « mémoires vivantes » se situent alors du côté de la tradition tandis que les historiens locaux penchent vers la recherche d'hypothétiques origines.

Notons également que ces deux classes de spécialistes du savoir local font partie du même milieu masculin lettré : médecins, assureurs, artistes-peintres, journalistes ou instituteurs.

Les recherches historiques : l'hypothèse des meuniers

 

Urbain Gibert était instituteur. Il fut un collaborateur assidu de Folklore, la revue des traditions audoises. Excellent ethnographe, il apporta entre autres de précieux renseignements sur les traditions festives du Limouxin, en particulier sur le Carnaval de Limoux. C'est lui qui étaya le premier la thèse d'une origine liée à la culture céréalière de la région. En effet, une intense activité agricole est attestée à Limoux dès le XIVe siècle grâce à la vente de farine en Espagne. L'industrie textile et drapiere prendra son essor au XVe siècle et dominera l'activité économique de la ville jusqu'au XIXe. Ce n'est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle qu'elle sera relayée par le secteur viticole et le travail des cuirs et des peaux.

En s'appuyant sur les plus anciens textes archivés, Gibert établit qu'il était coutumier de se masquer en meunier le mardi gras et le mercredi des cendres : « Suivant un ancien usage ou à mieux dire un abus, les jeunes gens de cette ville masqués en meuniers le jour des cendres dansoient ou couraient dans la ville au son des hautbois répandant des dragées et des confitures... " Cette tradition s'expliquerait par l'ancienne prospérité de la corporation des meuniers au temps où la plaine du Razès regorgeait de blé et de moulins : en vendant la farine aux Espagnols, les meuniers et charretiers se seraient trouvés si riches qu'ils auraient décidé d'offrir une fête masquée aux habitants de Limoux, à grand renfort de jets de farine et de dragées.

 

Les recherches historiques : l'hypothèse des vignerons

 

La seconde hypothèse historique de fondation de la fête a été développée par André Boyer, assureur à Limoux et historien local à ses heures. Il a vigoureusement défendu l'idée d'une naissance antique qui recevrait ses lettres de noblesse des Saturnales et des Lupercales. Les arguments invoqués sont principalement d'ordre linguistique avec le recours à l'étymologie du terme occitan fécos, dont le sens actuel et polysémique signifie tout à la fois le carnaval faire fécos, l'ensemble du cortège des masques, la danse traditionnelle ainsi que les nobles pierrots. Ce terme riche de sens dériverait d'après Boyer de Faex, Faecis (lie de vin) d'où Fecosus et Fécos. Par un raisonnement analogique, Boyer met aussi en parallèle le thyrse dionysiaque et la carabène limouxine, l'indispensable roseau enrubanné qui prolonge les bras du danseur de Carnaval et donne de l'amplitude à ses gestes.

 

Des arguments autochtones :

 

Face à ces deux interprétations historiques, les Limouxins restent perplexes et surtout bavards. Certains ont fait des recherches personnelles pour connaître la véritable histoire du carnaval comme cet ancien instituteur qui tient une place privilégiée dans la fête puisqu'il s'agit du juge qui condamne Carnaval à périr par les flammes. Les actes du procès burlesque sont publiés dans la Belugo, revue occitane locale dont il est le principal rédacteur. Il fait partie de cette petite caste des « intellectuels » de la fête, ceux qui reçoivent les journalistes et qui sont désignés par la population locale comme des détenteurs de savoir, des «mémoires vivantes du Carnaval». Il montre l'assurance de ceux qui puisent leur discours dans les livres : «Ah oui ! Mais Carnaval et les vendanges, c'est Bacchus, hein ? C'est pareil. Et les entorches^, personne, enfin personne, si, il y en a beaucoup qui le savent, ça vient des lupercales... Le Carnaval c'est plus qu 'ancien. Et le carnaval de Limoux avec les hommes qui se déguisent en femmes et les femmes qui se déguisent en hommes, ça vient de là également. Hercule s'était déguisé en femme pour échapper au Dieu Pan. Il y a un mitigé là, il y a des lupercales et des bacchanales! ». La première grande différence entre les versions, c'est donc la date de création du carnaval : un peu plus de 200 ans pour les tenants des meuniers, le temps immémorial de la mythologie grecque pour ceux du vin.

Les enquêteurs sont habituellement renvoyés vers des interlocuteurs qualifiés, mais le débat ne préoccupe pas que les érudits. Tout le monde a son mot à dire sur les origines et cela ne va pas sans créer des dissensions au sein même des ménages comme en témoigne cette petite polémique entre un mari et son épouse :

- Lui : « H y a d'un côté les meuniers, de l'autre les vignerons... Alors la vérité là dedans...

Moi je crois aussi que c'est les meuniers (rires) ».

- Elle : « Mais quand même... Je sais pas s'il y a pas un livre qui est sorti là où ils

parlaient des chansons de pressurage, et il me semble que c'était sorti au moment des

vendanges, le Carnaval. Mais oui ! Les gens pressuraient et dansaient sous les arcades à l'époque avec la lie de vin, tout ça... »

- Lui : « Peut-être que les deux origines sont liées, mais... »

- Elle, le coupant : « Moi je pense que c'est lié à la vigne, bon les meuniers c'était

pas prédominant dans la région ! »

- Lui, excédé : « Mais si l Si tu regardes bien dans tous les villages il y a au moins

un ou deux moulins, qu'on démolit maintenant mais enfin il y a des vestiges ! ».

 

Bien que le débat soit ouvert en permanence, l'hypothèse des meuniers reste la plus répandue. Les informateurs mettent systématiquement en avant l'évolution des cultures de la région et l'histoire de la terre devient l'histoire de la fête : « Ça ne peut venir que des meuniers. Car si on considère que Limoux était la capitale du Razès, autrefois, il est certain qu'il n'y avait que des céréales ici aux alentours... Personnellement je pense que ça vient des meuniers parce queje me rallie à M. Urbain Gibert, quoique la version de M. Bayer c'est le vin. Alors compte tenu qu'à cette époque il y avait plus de céréales que de vin... moi je maintiens un peu pour la farine ». La grande époque de la minoterie, période glorieuse où la petite ville était « capitale », laisse des traces encore visibles avec les ruines des moulins éparpillés dans la région. Ces empreintes du passé font référence au temps du blé, temps d'avant la vigne qui envahit maintenant tous les coteaux limouxins. Dans le reste du département on a d'ailleurs souvent oublié ce passé céréalier et, de nos jours, l'histoire de l'Aude est surtout liée à son histoire viticole ; histoire  pourtant récente puisque ce n'est qu'à partir de la deuxième moitié du XEXe que la vigne commencera à jouer un rôle prédominant dans l'économie audoise.

Le mythe des meuniers inscrit par ailleurs la fête carnavalesque dans une perspective de partage des classes sociales. Les meuniers, dit le récit étiologique, faisaient partie de la plus riche corporation du pays : «Je suis sûr que c'était comme ça, ça peut pas être autrement! Au début il y avait les meuniers qui meulaient le grain venu d'Espagne et le rapportaient en Espagne, se faisant énormément d'argent. En rentrant, ils  donnaient une fête à leurs amis, ils louaient quelques musiciens et jetaient du blé, des fèves, des dragées aux habitants; ils n'étaient pas masqués au début, c'est pas possible !

Peu à peu ils ont balancé des dragées en plâtre et cassé les carreaux des gens qu'ils n'aimaient pas. Puis il y a eu d'autres bandes à cette occasion et ainsi de suite. De toute façon ça a toujours été des riches et les goudils des pauvres. ». L'aspect socioéconomique de la fête n'échappe pas aux colporteurs du mythe qui perçoivent mieux ainsi l'actuelle dimension élitiste du Carnaval. Ce sont en effet toujours les « riches » qui font le carnaval : vêtus de leurs somptueux habits de Pierrots, ils mènent la musique qu'ils ont eux-mêmes financée. Derrière la musique viennent les pauvres goudils, masques paillards vêtus de vieilles hardes, ceux qui profitent de la fête sans débourser.

Cette séparation par la musique entre pierrots fortunés et goudils désargentés est la base même du rituel limouxin et il est certain que la place la plus valorisée dans la fête est celle du pierrot. Les avocats de la cause des meuniers font de ce mythe une lecture justificatrice de cette différence des rôles dans le carnaval en fonction du statut économique.

A l'inverse les militants d'une origine en relation avec le vin insistent sur le fait que le Carnaval est une fête qui devait appartenir à tous : «Alors maintenant tout le monde dit que c'est les meuniers (...) Mais enfin il y a pas que les meuniers qui font Carnaval, tout le monde faisait Carnaval, ceux qui en avaient envie. C'était pas spécial avant pour   être goudil, dit-on à Limoux, il suffît de retourner sa veste. C'est la plus simple expression du déguisement qui permet aux plus miséreux de rentrer dans la fête.

 meuniers... Non, c'était pas les meuniers... C'était les agriculteurs, c'était... C'était les gens de Limoux, il y avait pas autre chose, alors, les gens faisaient Carnaval, alors c'est bien... » Face à des meuniers élitistes comme fondateurs, s'oppose donc la théorie des « agriculteurs » qui, hommes du peuple, ramènent la fête à des origines plus égalitaires et populaires.

Les partisans de cette thèse appartiennent en grande majorité au milieu viticole et étayent cette version en invoquant les usages professionnels qu'ils retrouvent dans la fête : « Carnaval, oui, c'est sûr, ça vient de la vigne et du vin; je veux pas vous raconter de bêtises parce que je connais pas bien l'histoire, mais l'origine c'est le vin. D'ailleurs mouster ça veut dire extraire le jus du raisin. Ca, c'est le sens propre. Le sens figuré c'est écraser les grappes sur le visage des filles, pendant les vendanges, on les barbouille [rires], enfin ça se fait moins... C'était la fête des vendanges avant, maintenant il y a les machines, c'est plus pareil... Alors oui, donc on fait pareil avec les confetti pendant Carnaval, on mouste les filles!». La référence aux pratiques du

« moustage » et aux jeux des vendanges sert donc à légitimer une origine vinicole. Elle permet aussi de convaincre les réfractaires par le rappel d'un savoir partagé par quasiment toute la population limouxine, chacun ayant participé au moins une fois dans sa vie à la récolte du raisin.

Les tenants de la théorie des meuniers insistent pour leur part sur un aspect essentiel du Carnaval de Limoux, la musique : * Ben, avant, il y avait pas la vigne comme il y a maintenant, c'était des céréales partout. Alors, les meuniers ils sortaient en dansant et en faisant claquer leur fouet. Us s'accompagnaient au son de leur fouet.

C'était la musique. Après, ça s'est transformé ». Ce seraient donc les claquements de fouets qui poseraient les bases rythmiques de la musique des fécos, et de son répertoire original, spécifique à la contrée limouxine.

Laissant de côté la musique, les vignerons remontent quant à eux à la source de la danse si particulière des fécos et au pas lourd et pesant du moustaïre, celui qui foule du pied les grappes de raisin. Le balancement rythmé du corps, le martèlement des pieds et le mouvement de balancier des bras est immédiatement compris comme une réminiscence des gestes des vendanges, lorsqu'il fallait fouler aux pieds les grappes de raisin. «Regarde, le geste lent, majestueux, la taille élancée, le poignet, l'élégance, tout. Avec le pied tu penses que tu foules le raisin dans une comporte de blanquette », ou encore ; « Parce que le pas des carnavaleurs c'est, ça seraient des moustaïres. Des moustaïres ça veut dire piétiner, piétiner le raisin dans la cuve... ». Pour accréditer cette origine de la danse, on s'appuie sur la géographie. En effet, l'aire vinicole d'appellation « Limoux », qui s'étend sur environ vingt-cinq kilomètres de long et cinq de large, recoupe à peu de choses près la zone de la danse carnavalesque des fécos.

 

Montrer les racines

En 1967, le Comité des Fécos du Carnaval tranche en faveur du mythe d'origine des meuniers et ouvre la période festive par « une reconstitution historique : venant du chemin Farinier, les charrettes transportant meuniers et farines, entreront à Limoux par la porte de la Trinité. Sous la conduite du garde champêtre ils arriveront sur la place. » Dès lors, la mise en scène des meuniers suivra toujours le même protocole, qui inclut des réceptions mondaines à la mairie et à la sous-préfecture.

La bande des meuniers ou bande du Comité qui fait cette sortie inaugurale ne répond pas du tout aux caractéristiques de la sociabilité festive des bandes classiques puisqu'elle est constituée de quelques membres de chacune des autres bandes. Elle rompt aussi avec le rituel clairement inscrit dans les « commandements du bon fécos » puisqu'elle sort matin, après-midi et soir dans le même costume et sans porter le classique habit de pierrot satiné : c'est en gros sabots, bonnets et blouses blanches qu'ils font claquer leur fouet pour iythmer la musique. Il va de soi que dorénavant le cycle carnavalesque ne saurait être inauguré par une autre bande que celle des meuniers.

Les récits d'origine recueillis au cours de l'enquête montrent bien que le spectacle lui-même sert d'appui pour légitimer la thèse sur l'origine du carnaval :

« C'est les meuniers ! Le Carnaval est venu des meuniers ! Parce qu'à l'origine, c'étaient les meuniers qui descendaient la farine pour la porter au moulin et qui avaient un fouet. Alors on leur a fait des roseaux, on appelait ça une carabène... Alors ils arrivaient toujours par-là... [montre la rué] par le chemin desfariniers et maintenant ils amènent le mannequin sur la place... Quand est-ce qu'ils sortent? Mi-janvier, par-là...

C'est les premiers à sortir parce que le carnaval est venu des meuniers, c'est la tradition ». La mise en acte de l'origine devient ainsi une tradition intangible, bien que sa forme théâtrale actuelle soit fort récente.

La décision du Comité de reconstituer l'arrivée des meuniers dans la ville a contribué à créer en quelque sorte l'histoire officielle du Carnaval. Néanmoins, cette mise en spectacle des origines ne fait pas autorité pour tous et certains, nombreux, s'insurgent contre cette représentation qui méprise volontairement celle des origines vinicoles de la fête.

« Ouais, ils ont fait des études et on n'est jamais arrivé à trouver la vraie origine parce que, les meuniers : c'est faux ! Alors ça remonte plus loin, ça remonte aux Bacchanales ! (...) Les meuniers, bon, ils sont partis sur le truc du chemin Farinier, de partir de là-bas... Je crois que c'est plus vieux que ça. Moi je crois aux Bacchanales, on en parlait d'ailleurs avec A. et tout ça et je crois qu'il y a une histoire de vin ».

Cest probablement dans cette optique de mise en scène de toutes les origines qu'il faut comprendre l'institution en 1968 de la « Nuit de la Blanquette » : l'apogée du Carnaval, où des stands proposent à très bon marché un verre du pétillant breuvage à siroter pendant le jugement et la crémation du mannequin. Le programme de cette « nuit », placardé sur une énorme bouteille de vin en carton exposée sur la place, répond bien sûr à des raisons patentes de marketing (utiliser l'image du carnaval pour vendre du  vin, et vice versa) mais ajoute également à la confusion du débat sur les origines de la fête.

  Ainsi, une année seulement après l'institution de la sortie des meuniers, le Comité d'organisation du carnaval s'est-il vu contraint de reconnaître ses liens avec le vin pétillant souvent décrit comme « le sang de la fête ».

Cest la corporation des vignerons de la cave coopérative qui préfère, et de loin, se découvrir des ancêtres cultivant la vigne. En 1978, ils se sont regroupés en une bande dissidente « Les Sieurs d'Arques », du nom de la cave coopérative qui, tout comme les «meuniers» du Comité, ne respectent pas le cérémonial rituel des autres groupes carnavalesques. Groupe sponsorisé par la Cave Coopérative, son responsable avoue que la bande « n'est pas traditionnelle » car ils n'ont que de modiques cotisations à régler et surtout c'est la seule bande corporatiste et qui ne limite pas le nombre de ses membres:

« C'est des vignerons à 90% mais pas que de la cave coopérative; ou viticulteur qui n'y travaille pas ou alors employé de la cave coopérative. En gros c'est çà. Avec les conjoints ». Habillés et masqués en vendangeurs, les Sieurs d'Arqués exhibent l'identité vigneronne plutôt qu'ils ne la cachent. Ce sont les seuls aussi qui affichent la différence des sexes par le biais des costumes de la vigne : sabots et blouses bleues pour les hommes, robes brodées pour les femmes. Sarments de vigne à la main, ce sont surtout les derniers camavaliers à défiler sous les arcades, deux semaines après la crémation.

Ce dernier point ne va pas sans polémiques puisqu'ils sortent en dehors du calendrier(Cette situation a été modifiée depuis NDLR) officiel du Comité : à histoire dissidente, date dissidente ! Les mutins viticulteurs sont conscients de leur rébellion mais aussi de leur pouvoir : « - Le comité vous autorise à sortir si tard ? -Bon, ils nous autorisent nous, la bande des Sieurs d'Arques parce que, ils n'osent pas, ils n'osent pas parce que quand même la cave coopérative fait vivre la moitié de Limoux, hein ! Alors ils n'osent pas. Nous représentons la Cave Coopérative! ». Le choix de la date est important dans l'optique de la mise en scène des origines : les Sieurs d'Arqués qui se cherchent des ancêtres vignerons ne pouvaient faire Carnaval noyés dans la masse de la vingtaine de sorties des autres bandes, il leur fallait une date « phare ». En réponse aux Meuniers qui débutent le cycle carnavalesque, les Vignerons l'achèvent. La fête se termine ainsi doublement sous le signe du vin avec son apothéose officielle, la « Nuit de la Blanquette », et sa fin officieuse avec l'ultime sortie des Sieurs d'Arques.

Les deux bandes des « Meuniers » et des « Sieurs d'Arques » se démarquent donc totalement des autres bandes carnavalesques. Pour montrer les origines il faut se fabriquer un statut particulier, échapper aux règles rituelles caractéristiques du Carnaval. 

La mise en scène des origines dans le carnaval apparaît comme un enjeu d'importance : elle questionne l'identité collective limouxine. C'est dans la théâtralisation même du rite que se joue la bataille des origines du carnaval et, dans le même temps, celle de l'histoire de la ville. En se dissociant clairement des autres bandes les « meuniers », qui inaugurent le cycle carnavalesque, et les « Sieurs d'Arqués », qui le clôturent, comprennent bien l'importance que peut avoir la représentation mythico-historique des origines au niveau

de l'identité collective. Le fait que le discours explicatif sur la question des origines soit alimenté, voire prouvé, par les vêtements et accessoires utilisés par ces deux bandes se révèle comme une piste intéressante pour  comprendre les mécanismes de la glose pseudo-historique.

 

Histoire officielle, histoire officieuse.

Ces deux mythes d'origine, tous deux mis en scène et légitimés par le sérieux de l'historien, font référence à un passé paysan de la cité. C'est en eux que la collectivité reconnaît et choisit ses ancêtres, tout en renouant avec un passé et une identité agricole.

En effet, par-delà toutes les disparités qui existent entre les deux versions historiques, la valeur constante reste la terre : qu'ils soient meuniers ou vignerons, les ancêtres forcent les Limouxins à renouer avec des racines paysannes et rurales. En liant étroitement les éléments de la tradition carnavalesque (la musique, le pas de danse, la hiérarchie sociale dans le cortège, etc.), à l'histoire de la terre et des lieux, les Limouxins produisent leur histoire locale.

Mais nous avons vu qu'il existe deux histoires mythiques : l'officielle : celle du comité du Carnaval et l'officieuse : celle des vignerons. Les raisons pour lesquelles la corporation viticole met en avant une histoire antique dionysiaque semblent assez claires : il s'agit pour elle d'affirmer la pérennité de la profession et en même temps, d'utiliser le Carnaval comme image publicitaire de la Blanquette. Une fête aux origines antiques sert ainsi à légitimer le «premier brut du monde »46, contre son prestigieux concurrent sur le marché économique des vins mousseux : le Champagne. Pour donner ses lettres de noblesse à la Blanquette, la cave coopérative de Limoux n'hésite pas à

utiliser les représentations du carnaval. Ainsi les vignobles du Limouxin sont jalonnés par de nombreux panneaux aux couleurs chatoyantes où se côtoient grappes de raisin, verres de Blanquette, masques et carabènes de fécos... Les motivations des viticulteurs quant à la production d'un mythe d'origine de la fête sont donc totalement liées à leurs intérêts économiques.

On peut se demander alors pourquoi l'histoire officielle propose un autre mythe.

Que signifie ce choix des meuniers? Il n'y a pourtant pas plus de preuves historiques objectives d'une origine carnavalesque en lien avec les meuniers qu'avec les vignerons   les documents d'archives cités par Gibert relatent certes des épisodes avec des meuniers dans la fête, mais ils sont loin de résoudre la question des origines. Les travaux de Gibert restent donc hypothétiques.

J'ai déjà souligné que les fécos et les goudils sont répandus dans toute la région sous un mode moins codifié et plus égalitaire. A Limoux par contre, il y a toujours eu une division très stricte entre les différents acteurs de la fête où, pour résumer rapidement, les fécos font le carnaval des riches et les goudils celui des pauvres.

 

4° Voici ce qu'on peut lire sur la découverte de la Blanquette dans la plaquette délivrée par la cave coopérative intitulée Limoux: L'origine Historique du Brut : "En 1531, dans les caves de l'abbaye bénédictine de Saint-Hilaire, un modeste moine constate que le vin qu'il a mis en bouteille et soigneusement bouché de liège prend mousse. Il y a des bulles dans le vin de Limoux ! Le premier brut du monde est né, de ce hasard et de cette vigne. * 

Choisir l'hypothèse des meuniers, qui forment dans le mythe la corporation la plus fortunée de la ville, c'est rappeler les fondements des différences de classes sociales et légitimer cette division dans la fête elle-même. Au lieu d'abolir les inégalités, comme cela est courant dans les carnavals (avec des renversements de rôles où les humbles deviennent puissants et inversement), Limoux, par le biais du mythe, les renforce et les justifie. Mais si la ville a choisi d'opter pour la théorie des meuniers, c'est que celle-ci lui permet d'affirmer une identité proprement limouxine. Identité différente de celle avancée par tout le territoire qui danse les fécos mais sans les distinguer des goudils, et une identité singulière en ce qu'elle concerne une ville et non une région. Choisir le mythe des meuniers c'est, pour la cité, se démarquer de son environnement rural en rappelant qu'elle est la référence absolue en ce qui concerne la tradition du Carnaval des fécos. 

II - Des histoires en représentation

Nous avons montré comment s'effectue la complexe mise en scène des origines de la fête et du passé lointain de la cité. Mais la production d'histoire locale ne s'arrête pas là et le Carnaval de Limoux offre d'autres espaces de mise en scène de son histoire.

L'exercice des « thèmes » permet ainsi de traiter l'histoire, cette fois-ci contemporaine, de la ville.

« Sortir le thème ».

Chaque dimanche, à 11 heures, les bandes doivent « sortir le thème » : il s'agit d'une petite pièce de théâtre, le plus souvent mimée, sur un sujet qui change chaque année et pour chaque bande. Le thème est préparé dans le plus grand secret et annoncé à mots couverts par les journaux locaux (La Dépêche et L'Indépendant). La bande masquée, accompagnée de la musique, arrive à 11 heures et se poste au centre de la place de la République. La représentation du thème ne dure guère plus de 15 minutes, et ce  n'est qu'ensuite que peut commencer le Carnaval proprement dit, avec le défilé sous les arcades. La bande acquiert sa renommée par la façon dont elle traite le sujet choisi (« Tout le monde te juge sur le thème, il faut faire attention.! »). La dérision, les critiques acerbes et les développements paillards sont les bienvenus, l'essentiel étant de dérider les nombreux spectateurs qui préfèrent aller « voir le thème » plutôt que de participer à l'office religieux qui se déroule simultanément. Pour les carnavaliers comme pour les badauds c'est souvent le moment le plus plaisant de la journée : « Ben disons que la sortie du matin c'est celle qui est la plus intéressante, il y a le thème, c'est l'ingéniosité de la bande. Bon, nous on aime bien la sortie de l'après-midi parce qu'on se régale de faire Carnaval, là comme on dit maintenant, on s'éclate, mais le matin, le matin, c'est le thème ! Et c'est ce qui est le plus intéressant pour les gens qui sont là, parce que vous savez quand vous regardez Carnaval et que vous avez vu un tour ou deux, c'est toujours pareil, tandis que le thème... ». C’est là un moment privilégié de mise en scène de l'Histoire ou plutôt des histoires puisqu'on peut distinguer différents régimes : l'histoire ancienne, les événements nationaux, les événements locaux, la mémoire de la Cité.

La «grande» histoire est toujours celle d'un temps tellement éloigné qu'il se trouve aux confins du mythe. Sa mise en scène prend la forme de tableaux historiques plutôt que de pièces théâtrales. On voit ainsi de grandes fresques burlesques sur les amours tumultueuses de Cléopâtre, les bergers fous d'Arcadie, etc. Les spectateurs sont alors motivés par le seul plaisir esthétique et par l'hilarité que le thème provoque. Cette histoire, qui est celle d'une époque trop lointaine, ne semble guère les toucher autrement.

Mais ces thèmes servent toutefois à inscrire le carnaval lui-même dans l'antiquité comme en témoigne par exemple la mise en scène de Moïse descendant du Mont Sinaï avec les tables de la Loi, qui ne sont autres que les dix commandements de Carnaval.

Dans le même temps les thèmes des carnavaliers exploitent un passé lointain pour l'actualiser par un traitement burlesque. On assiste par ailleurs à la mise en spectacle de grands thèmes d'actualité

nationale. Les agissements du gouvernement en place sont loués ou le plus souvent critiqués (par exemple les dispositions du plan Juppé sur la ville, en 1996), et les faits divers les plus saillants sont repris (en 1996 : le massacre de la secte du Temple Solaire).

Ces saynètes sont interprétées sur le mode burlesque typique du Carnaval. Les badauds paraissent apprécier les représentations de cette histoire nationale mais n'y participent pas sauf pour rire et se moquer des autorités gouvernementales vite assimilées à des autorités parisiennes. À moins d'avoir des incidences locales (les conséquences pour l'agriculture locale de la signature des accords du GATT, par exemple), la représentation carnavalesque de l'histoire nationale ne semble renvoyer à aucune notion identitaire.

L'histoire événementielle locale.

Tout événement «historique» touchant de près ou de loin la communauté limouxine est disséqué, traité, analysé, par le biais du carnaval. C'est ainsi qu'on assiste dans les scènes théâtrales du matin à une représentation des faits locaux. C'est dans ce registre-là que le spectateur devient le plus loquace et le plus actif; il est toujours prêt à expliquer la situation à l'étranger, à donner son avis, à entrer dans le jeu des acteurs masqués. Ce spectacle diffère en effet des précédents par son ancrage dans le local. Les « acteurs » prétendent que l'évocation d'un événement du pays demande davantage de préparation que d'autres thèmes car le jugement de la communauté tombera comme un couperet: le fait a-t-il été bien traité ou non? L'histoire est-elle faussée ou bien interprétée? La représentation de l'histoire événementielle de la communauté est toujours critique (et critiquable) et l'épisode qui a été relaté sera inscrit à jamais dans les mémoires de ceux qui en ont vu la représentation théâtrale. À Limoux, il semble que l'histoire locale ne puisse exister que si l'une ou l'autre bande juge bon d'en « faire un thème ». La mémoire des événements locaux devient mémoire de la fête et vice versa. 

Le rite du Carnaval permet en effet une lecture spécifique d'événements majeurs

qui ont influencé le cours de la vie limouxine. On peut donc avancer qu'à Limoux, seul le rite festif donne à voir l'histoire. La musique de Carnaval elle-même participe au traitement de l'histoire locale. Les morceaux possèdent en effet presque toujours des textes qui les accompagnent et les Limouxins déclarent les chanter sous le masque. Si la plupart des paroles sombrent dans l'oubli, il en est certaines qui perdurent longtemps après leur création. Cest le cas des chansons satiriques qui abordent la politique locale. Il en est ainsi des mémorables défaites électorales du banquier Isaac Pereire en 1869 ou encore de l'aviateur Jules Védrines en 1912 dans lesquelles le Carnaval a joué un rôle non négligeable en véhiculant des chants frondeurs :

"T'anfoutut un tap al chul,

Paure Perdre, paure Pereire,

T'anfoutut un tap al chul

Paure Pereire per totjorn"

En 1997, cette phrase est encore fredonnée par tous dès que l'on parle politique au sein de Carnaval alors que son invention remonte à l'année 1869 ! Les chansons de Carnaval apparaissent ainsi comme un support de la mémoire locale. Il en est de même pour cette chanson née en 1912 pour louer la rocambolesque campagne de Védrines et qui s'entonne sur l'air de la valse brune :

"Aco que brunzino

E le motur de Bédrino

Qu'a cabal sus sa machino

Filo com un rat... "

À travers ses chants, le rite du Carnaval garde et transmet la mémoire de grandes batailles politiques qui sont autant d'événements historiques. Il semble que le Carnaval ( Le texte entier de la chanson est donné par Noël Vaquié, Votez Védrines, Escrits del mieu Pais, 1978, Limoux.) fasse le tri entre les événements historiques qui passeront à la postérité et ceux qui resteront dans l'ombre.

 La constitution d'une mémoire collective.

Un autre type d'histoire apparaît dans les thèmes de 11 H. Mais le terme d' « histoire », trop polysémique, n'est peut-être pas le plus approprié. Il faudrait plutôt parler de mémoire collective, mémoire que chaque limouxin se doit de posséder pour faire partie de sa communauté. C'est ainsi qu'en 1996 la bande des piotas (les dindes) a ressuscité le personnage de Madame Candille, la vendeuse de bonbons ancrée dans la mémoire de tous les enfants de Limoux, aujourd'hui âgés d'une cinquantaine d'années.

Par le biais de cette mise en scène, Madame Candille entre dans la légende de la vie de la cité : elle devient personnage historique ou plutôt mythique dans l'esprit des plus jeunes. Plusieurs individus, aujourd'hui décédés, sont ainsi connus et reconnus comme ancêtres de la communauté parce qu'ils sont passés par le traitement du « thème ».

Les Limouxins, toujours loquaces lorsqu'il s'agit de parler de leur fête, servent à l'étranger curieux un grand nombre d'anecdotes sur leur Carnaval. Ces petites histoires puisées dans la mémoire des parents ou des grands-parents prennent valeur de mythe et glorifient certains personnages, acteurs pourtant ordinaires de la fête. Le maire Costaud ou le juge Bataillé sont ainsi racontés pour illustrer le sens de la fête : «Alors Bataillé c'était un infirme, il boitait vous voyez ? Bon, bien sûr ça l'empêchait d'aller se masquer parce que tout le monde l'aurait reconnu. Alors un jour il a du aller enterrer une tante en Bretagne... Le lendemain c'était Carnaval et sur la place il y avait un goudil avec une pancarte autour du cou, "je suis Bataillé, le double du juge boiteux " ! Et il boitait ! Alors on a voulu savoir qui c'était et, normalement ça se fait pas ça mais, les gendarmes lui ont enlevé son masque... Eh ! C'était Bataillé lui-même ! (Rires) Il  avait dit qu'il partait mais il était là sous le masque ! C'était lui ! ». Ces anecdotes que tout limouxin a entendues et transmettra oralement sont la mémoire collective de la cité et de la fête.

Le Camaval de Limoux crée aussi ses propres héros. Le cas de Jean Taillefer est à cet égard exemplaire: président du Comité des Fécos, ce boucher se suicide en 1965 à l'âge de 56 ans, en période de Carnaval. Pendant plusieurs années, le samedi qui précède la première sortie de Carnaval, celle des Meuniers, les membres du Comité déposent une gerbe sur sa tombe. En 1969, il est sacré « meilleur danseur de Carnaval » au cours d'une cérémonie à laquelle participent également les anciens combattants. C'est dire que malgré son suicide (décès mal accepté socialement) Jean Taillefer est érigé en héros par toute la collectivité et quarante ans après sa disparition, grâce au Carnaval, son nom flotte encore sur toutes les lèvres. De façon significative, les conditions de sa mort sont tombées dans l'oubli, et seul perdure le souvenir d'un camavalier «pur et dur » disparu pendant le Carnaval, ce qui en fait un héros, ou un martyr, de la fête. Le garde champêtre Estébou, le musicien Arcizet ou la sage-femme Pélissier sont encore des exemples de mythifîcation des acteurs de la fête. Ces personnages, loin d'être des seconds rôles, deviennent dans la mémoire locale ceux qui ont animé la cité au quotidien. Par l'entremise du Carnaval se constitue ainsi un savoir quasi familial partagé par tous.

Jugeant probablement que la mémoire exigeait un support solide et palpable, le Comité des Fécos et la mairie ont décidé de construire en 1998 un monument en honneur au plus surprenant des carnavaliers : le cheval Péchard. Il s'agit en effet du cheval à qui revenait l'honneur d'amener le mannequin de Carnaval sur la place, le jour de la sortie des Meuniers. Cet animal au singulier destin avait déjà su rassembler la collectivité autour de lui lorsque son maître malade ne pouvait plus s'en occuper. Le Comité a alors édité des cartes postales pour les vendre à son profit et lui offrir une place accueillante dans un ranch. Les Limouxins ne tarissent pas d'éloge sur ce cheval décédé en 1995 :

« Ce cheval, il connaissait le chemin par coeur. Rends-toi compte qu'il s'arrêtait aux feux! Oui ! Ah ! Celui-là, la musique ça lui faisait pas peur !» Dernier vestige d'un carnaval fait à l'ancienne, le cheval Péchard était aussi le dernier cheval de la région à tirer sa charrette sur les routes ou dans les vignes. Le monument érigé en son honneur est une façon de perpétuer l'histoire du pays en même temps que celle du Carnaval.

A Limoux le rite carnavalesque développe des modes spécifiques et multiples d'historicité. En fait le temps de la fête se révèle comme le moment où la communauté se reconnaît dans ce qui la fonde. Le rite du Carnaval se nourrit des faits marquants concernant la société locale et met en acte une mémoire collective que chaque Limouxin s'approprie. Le Carnaval, par le fait qu'il permet une mise en scène des mythes, des histoires et des mémoires, se révèle comme le lieu d'émergence de l'identité locale.

Marion LAVABRE

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