Les marchands de Limoux dans les pays de la Couronne d'Aragon an XIVe siècle

 

Le commerce des draps et des matières premières de l'industrie drapiers a représenté aux XIII, XIV et XV siècles un élément essentiel du grand commerce international. Pour les régions languedocienne et méditerranéenne malheureusement, les recherches n'ont pas été encore systématiquement poursuivies sur ce sujet.

 

 Au XIV* siècle, les marchés de la France du Midi et de la péninsule ibérique continuent à être abondamment approvisionnés en draps de luxe venus du Nord, draps de Flandre et de Brabant; Mais la production locale languedocienne ne nous est guère connue; cependant les documents ne manquent pas : outre l'étude des grands textes du début du XIV siècle qui organisent cette production, une enquête systématique dans les dépôts d'archives (en particulier dans les fonds des minutes notariales conservées de part et d'autre des Pyrénées), permettrait de mieux connaître le commercial, les courants de trafic et les secteurs d'exportation de la draperie languedocienne dans les pays méditerranéens. C'est ce qu'on voudrait esquisser ici à propos d'un cas particulier, celui de Limoux et de sa draperie à la fin du XIIIé siècle et dans la première moitié du XIVé siècle». . 

Un article récent vient d'attirer l'attention sur le rôle joué par la production languedocienne dans l'approvisionnement des marchés à la fin du xivé siècle. De cette étude minutieuse, fondée sur le dépouillement de l'énorme correspondance commerciale des agents de la firme Datini*, se dégage la conclusion que les draps du Languedoc, à cette époque, approvisionnent essentiellement l'Italie centrale, Pise, Rome, Gaete, tandis que la draperie catalane l'emporte à Naples, et Palerme et au-delà dans les ports du Levant. Ces draps de Languedoc sont des draps grossiers, vendus pour l'habillement hivernal des villes populeuses d'Italie; parmi ces draps, les palmelles de Limoux et de Carcassonne représentent les étoffes les moins grossières et les plus chères, alors que les draps de Castelnaudary, Avignonnet, Saint-Félix-en-Lauragais, ainsi que de Gignac et de Clermont-l'Hérault sont de qualité inférieure et meilleur marché. Retenons enfin qu'à cette époque et dans cette direction, ce commerce d'exportation des draps languedociens est entièrement entre les mains d'hommes d'affaires italiens, en particulier florentins, installés à Montpellier. Il n'y a guère, semble-t-il, à la fin du xiv* siècle, de marchands locaux exportant directement et personnellement la production de leur pays d'origine sur les marchés italiens _ .C'est une situation tout à fait différente qui se présente un siècle plus tôt, à la fin du XIIIè  siècle et au début du xiv* siècle: A cette époque en effet, d'une part l'essentiel de la production drapière (draps de Narbonne,. Limoux, Montolieu et Carcassonne) est exporté vers la péninsule ibérique, et, d'autre part, ce commerce est entièrement entre les mains de marchands languedociens qui vont eux-mêmes sur les marchés méditerranéens écouler leur production*. C'est à cette époque qu'il faut se placer pour présenter l'activité commerciale de la ville de Limoux et de ses marchands. 

Possession des vicomtes Trencavel de Carcassonne, soumise à Simon de Monfort dès 1209, mais restée troublée jusqu'au milieu du XIVè siècle par la fidélité d'une partie de ses habitants à la cause des Trencavel et de l'albigéisme, la ville de Limoux fut concédée en fief à un des compagnons de Simon de Monfort, sénéchal de ce dernier, puis du roi de France, Pierre de Voisins, à qui le roi confirma la seigneurie de Limoux en 1231. La communauté des habitants avait par ailleurs à sa tête, depuis 1218 au moins et probablement depuis la fin du XIII* siècle, six consuls, et c'est par accord entre les consuls et Guillaume de Voisins, petit-fils du précédent, que furent publiés, dans une arbitrale de 1292, les principaux textes établissant les libertés de la ville et de ses habitants. Quelques années plus tard, en 1296, le même Guillaume de Voisins cédait au roi la ville et la seigneurie de Limoux, en échange de la seigneurie de Cuxac-Cabardès et autres lieux. Désormais Limoux fait partie du domaine royal, de la de Carcassonne; ville royale, elle est la résidence d'un viguier : la viguerie de Limoux, primitivement limitée à l'ancienne seigneurie de la famille de Voisins (la ville et ses environs immédiats), est réorganisée en 1319, c'est-à-dire agrandie pour englober le pays de Sault et le Haut et Bas Razès. En 1303, les coutumes de la ville avaient été confirmées et accrues par le réformateur royal en Languedoc et le roi de France Philippe le Bel. Et si en 1305 la ville de Limoux est privée de son consulat (comme Carcassonne), et imposée d'une amende énorme de 30.000 livres (c'est-à-dire la moitié de la somme imposée à la ville de Carcassonne), pour avoir activement participé au complot contre les inquisiteurs, à l'instigation de Frère Bernard Délicieux et en faveur de l'infant Ferrand de Majorque, la ville obtient grâce et rémission deux ans plus tard, en 1307, et en particulier la restitution du consulat, et la première moitié du xive siècle est pour elle une période de calme et de prospérité. 

C'est à cette époque que se situent les principales réalisations : construction de la maison consulaire sur la place du marché, grands travaux à l'église Saint-Martin, reconstruction en pierre du Pont Neuf jusque-là en bois, qui reliait entre elles les deux parties de l'agglomération : la Vieille Ville ou Grande Ville, formée de ses quatre quartiers sur la rive gauche de l'Aude, et le quartier Par delà l'eau, ou Blanquerie, aujourd'hui Petite Ville.

A la même époque, nous l'avons dit, la réorganisation de la viguerie faisait de Limoux la capitale administrative de la majeure partie des pays de l'ancien comté de Razès, et il fallut l'opposition conjuguée de l'archevêque de Narbonne et des religieuses de Prouille pour priver Limoux du siège épiscopal créé le 20 août 1317 par le pape. La fin du XIIIe siècle et les premières décennies du xiv* siècle semblent donc représenter dans l'histoire de la ville, la période décisive; c'est aussi le moment de la plus grande extension de son commerce et de l'activité lointaine de ses marchands.

Marchands, pareurs et mégissiers de Limoux apparaissent à achetant de la laine et des cuirs, dès 1261 (date du plus ancien registre notarial conservé à Perpignan), puis à Montpellier (alors du roi de Majorque) en 1293, et, ensuite, assez régulièrement dans les registres notariaux de la première moitié du xive siècle de Perpignan, Barcelone, Majorque et Valence. En regroupant toutes ces indications dispersées, il est possible de caractériser l'activité de ces marchands : celle-ci se concentre essentiellement sur deux catégories de produits, les draps et les matières premières de l'industrie drapière d'une part, les cuirs d'autre part. 

Nous n'avons malheureusement pas de règlements consulaires, à Limoux, la fabrication des draps, comparables aux statuts et règlements concernant la draperie à Narbonne (1254 et 1346), (1335 et 1336) et Lagrasse (1302 et 1360) ». Cependant la ville de Limoux est régulièrement placée en tête des villes drapantes du Languedoc, aux côtés de Narbonne, Carcassonne et Béziers, dans les grandes Ordonnances royales de 1318 et 1324 qui ont réglementé la fabrication et le commerce des draps*0. L'absence à Limoux, de notariaux antérieurs au xv siècle nous interdit de connaître avec précision l'organisation des ateliers, les contrats de travail, le nombre et la localisation des ouvroirs des pareurs de draps. Parmi les nombreux moulins mentionnés à Limoux au xiv* siècle, il est question d'un moulin à foulon en amont du Pont Neuf dans un acte de 1321. Mais surtout, c'est dans les documents extérieurs que nous trouvons les indications les plus précises sur la draperie dont un auteur ancien dit qu'elle fut la « nourrice du pays ».

En effet le travail des draps à Limoux alimente un double courant commercial : approvisionnement en matières premières tout d'abord, et nous ne sommes pas étonnés de trouver dès 1261 des marchands de Limoux achetant de la laine en Roussillon, à deux habitants de Villefranche-de-Conflent. On trouve aussi, en 1321, un autre Limouxin revendant à Perpignan de la laine barbaresque, c'est-à-dire d'Afrique du Nord, achetée probablement à Majorque. Mais il est raisonnable de penser que c'est la production locale de laine qui a permis d'alimenter en majeure partie l'industrie drapière dans les pays de l'Aude. De même probablement les fabricants de draps ont trouvé sur place, dès le xiv* siècle, une des matières premières indispensables pour la teinture des draps, le pastel, pastel du Lauragais dont on connaît l'importance au xv* siècle, et dont la zone de diffusion atteint le Roussillon avant le milieu du xiv* siècle**.

Ainsi donc les Limouxins pouvaient trouver dans leur région la majeure partie des matières premières nécessaires à la fabrication de leurs draps; par contre un second courant commercial,  beaucoup plus -important, devait leur permettre d'assurer l'écoulement de leur production.»

 . Cette exportation se fait en partie sans doute vers les villes Toulouse par exemple, où M. Wolff signale de nombreuses ventes de draps de Limoux entre 1379 et 1450. D'autre part les fabricants de draps écoulent en foire une portion notable de leur production : foire de Castelnaudary, où un acte isolé de la deuxième moitié du xiv* siècle atteste la vente de drap brun par trois marchands de Limoux, foires de Lunel que les pareurs de Limoux sont de fréquenter en 1377 et qu'il fréquentent effectivement en 1379; mais ce sont essentiellement les foires de Pezenas et Montagnac qui assurent le contact entre les pareurs des villes drapantes et les hommes d'affaires des villes marchandes : les pareurs de Limoux sont parmi les bénéficiaires des privilèges accordés, en 1325 et 1333, aux gens venant aux foires de Pézenas, et, en 1330, à ceux fréquentant les foires de Montagnac, et ils sont parmi les fabricants qui s'engagent à venir apporter leur production aux foires de Pentecôte 1346, à Pézenas.  Achetés en foires par les négociants de Montpellier- et Marseille, les draps de Limoux figurent dès lors dans les cargaisons en partance pour l'Italie du Sud et le Levant : ainsi, en 1333, cinq pièces de draps de Limoux sont données en commande pour Chypre par P. Alamandini, de Montpellier, a un des ses compatriotes!; en 1332, seize pièces de draps de Limoux sont données en commande pour la Sardaigne par un autre marchand montpelliérain, à Marseille, à un négociant d'autres contrats de commande, passés devant notaire à Montpellier ou Marseille, mentionnent la présence de draps de Limoux dans les cargaisons de navires quittant Marseille ou Aigues-Mortes; mais les marchands de Limoux ne participent guère personnellement à ce trafic. .

Par contre il est une autre région où l'écoulement de la production s'effectue par l'intermédiaire des marchands et pareurs de Limoux : il s'agit donc là d'un commerce actif, d'une expansion commerciale qui a pu donner à la ville de Limoux sa première prospérité : il s'agit de l'écoulement de cette production drapière dans l'ensemble des pays de la Couronne d'Aragon, Roussillon, Catalogne, Majorque et Valence. Notons tout de suite que le cas de Limoux n'est pas isolé ; il y a, entre 1250 et 1350 une véritable expansion du commerce particulièrement narbonnais, dans la péninsule ibérique, commerce qui décline et disparaît presque complètement (en particulier à Valence) après 1350 

Les gens de Limoux vendent leurs draps à Perpignan tout d'abord, mais assez peu par suite de l'importance croissante de la draperie de Perpignan à la même époque. La vente des draps est surtout pour eux un moyen de se procurer de l'argent, pour acheter sur place des peaux et des cuirs venus de la péninsule ibérique, et Perpignan joue dans ce cas le rôle de relais, les draps de Limoux étant ensuite réexpédiés vers le Sud, Majorque ou Valence A Barcelone, en 1334, un marchand de Limoux donne procuration pour réclamer les sommes dues pour des draps qu'il avait vendus à deux drapiers de Gérone. A Valence surtout, quelques années plus tard, de nombreux documents nous font connaître des marchands de Limoux qui apportent et vendent leurs draps à des drapiers de Valence, Jativa et Gandia.

A Majorque enfin, les Limouxins viennent aussi eux-mêmes vendre leurs draps transportés sur des barques nolisées à Collioure ou Barcelone et même sur les galéres royales amenant en 1329 le roi Jacques de Majorque du Roussillon à son domaine insulaire.

Ce trafic d'exportation des draps vers la péninsule ibérique est d'autant plus important que, dans ces pays les mêmes marchands limouxins s'approvisionnent en cuirs et peaux. . L'industrie du cuir, mégisserie ou blanquerie, et la pelleterie constituent en effet, après la draperie, la seconde activité essentielle de la ville de Limoux au xiv* siècle, et le commerce des cuirs et peaux est le second élément du trafic commercial des marchands limouxins dans les pays de la d'Aragon. C'est à Majorque, et surtout à Perpignan et à Valence que les marchands et mégissiers de Limoux achètent les charges de cordouans, de cuirs, peaux de boucs et de chèvres, et autres pelleteries venues du Sud de la péninsule ibérique et d'Afrique du Nord. Certains de ces cuirs ont une destination lointaine : c'est ainsi qu'en 1293, Bernard de Salas, de Limoux, confie à Montpellier, à un voiturier de cette ville, 14 trousseaux de cordouan, à livrer aux prochaines foires de Lagny-en-Brie ; mais c'est surtout pour alimenter l'industrie de leur ville que les Limouxins ramènent d'Espagne leur matière première, produit brut qui est revendu ensuite, après travail et apprêt à Limoux, dans les villes languedociennes, comme Toulouse. 

A côté de ces deux objets principaux du commerce limouxin (draps et cuirs), il en est d'autres dont témoignent quelques actes isolés, et qu'il suffit de citer ici : vases en bois et autres produits de local, safran et riz, de Valence probablement.

 

Des conditions dans lesquelles s'effectuaient ces trafics, des méthodes commerciales pratiquées par ces négociants, les textes laissent quelques aspects : contrats de prêt, de commande maritime, contrats de société à capitaux réduits et à objectifs limités, ne manifestent aucune originalité par rapport aux pratiques commerciales contemporaines en Languedoc ou Roussillon. Ce n'est pas un « capitalisme » commercial, mais plus simplement la manifestation du dynamisme d'une petite ville manufacturière et marchande, après les épreuves de la guerre albigeoise et avant celles de la guerre de Cent Ans.

Pareurs et marchands de Limoux, qui vont ainsi à l'aventure sur les chemins ou le long des côtes d'Espagne, ne sont d'ailleurs pas à l'abri des mauvaises surprises, arrestations, saisies arbitraires qui se manifestent à l'occasion de l'exercice du droit de marque et : des draps de Limoux figurent en 1309 au nombre des languedociennes saisies à Barcelone à la suite d'une marque contre Jean Lazari de Narbonne; en 1263 déjà, une affaire de marques paralysait le commerce entre Limoux et les villes catalanes de Puigcerda et Villef ranche-de-Conflent ; en 1285 ce sont deux de Limoux arrêtés sur les terres du roi de Majorque, et en 1301, un autre inculpé dans une affaire de fausse monnaie et arrêté sur l'ordre du viguier de Barcelone.

Il faut aussi signaler, en 1329-1330, les plaintes présentées au roi de Majorque par divers marchands de Limoux à la suite de délais de paiement frauduleusement obtenus par leurs créanciers majorquins ; dans une supplique au même souverain, les marchands de Narbonne, Carcassonne et Limoux demandent à être payés par leurs créanciers en numéraire et non en virements bancaires, tout en se refusant eux mêmes, à la même époque, à régler comptant leurs propres achats".

 

Un certain nombre de contrats de change, passés devant notaire à Perpignan et à Valence montrent l'importance des relations entre ces deux villes et la solidarité étroite qui les unit : le plus souvent, les gens de Limoux sont donneurs de change à Perpignan sur Valence ou Majorque, et, donc, avancent des sommes qui leur seront remboursées dans ces dernières villes i il s'agit de mégissiers qui ont l'intention d'y acheter des cuirs. Au contraire à Valence, ils sont preneurs ou tireurs de change, c'est-à-dire emprunteurs de remboursables à Perpignan, Narbonne, ou aux foires de Ceci laisse penser que le trafic des marchandises du Sud vers le Nord (cuirs et peaux essentiellement) était finalement plus que le trafic en sens inverse, du Nord vers le Sud, c'est-à-dire l'acheminement des draps languedociens.

 

 

Telle est la place qu'ont occupée dans le commerce international de la première moitié du xrv* siècle, entre le royaume de Valence et les foires de Champagne, les marchands de Limoux. Certes il n'y a là rien de bien original ; une activité similaire, sur une plus grande échelle, se rencontre chez les hommes d'affaires de Narbonne et sans être originale, la place de Limoux n'est cependant pas négligeable, et c'est surtout là la première grande page de l'histoire économique de cette ville.

Une question reste à poser : quand et comment finit ce trafic? Les années qui précèdent la grande crise du milieu du xiv* siècle semblent marquer l'apogée de cette prospérité commerciale; dans les années 1340-1360 par contre, les circonstances ont complètement changé : c'est la disparition du royaume de Majorque qui avait constitué pour les marchands languedociens un champ d'action privilégié, la peste de 1348, la guerre et les désordres en Languedoc, le sac de Limoux par les armées du Prince Noir en 1355, et surtout le développement de l'industrie drapière à Barcelone, Majorque et Valence depuis le début du siècle, industrialisation qui prive la draperie de Limoux d'un de ses débouchés traditionnels, le plus important peut-être jusque là. Ainsi s'explique la disparition complète des ventes de draps de Limoux et de Narbonne à Valence après 1350.

S'agit-il d'un déclin général de la draperie languedocienne? Il ne semble pas, sauf à Narbonne peut-être. Les draps de Limoux, nous l'avons dit, s'écoulent principalement désormais par l'intermédiaire des foires de Pézenas et Montagnac qui assurent à la production un débouché régulier et d'accès facile. C'est essentiellement par l'essor constant des foires, coïncidant avec l'industrialisation des pays catalans que s'explique semble-t-il, la fin du commerce des draps de Limoux au sud des Pyrénées... '

 

Guy ROMESTAN