Le Limouxin – 25 février 1945 – N° 24

CARNAVAL par J.L. LAGARDE – Essai documentaire

Que de souvenirs, d’une enfance bien lointaine, m’assaillent aujourd’hui, en ce mardi-gras 1945, tristement vécu dans mon refuge de Limoux. « Adiu paure Carnaval ! Tu t’en vas et ieu demori per mangea la soupo a l’ail ! » Y chantait-on naguère, au moment de brûler ce seigneur éphémère, sur la place publique, que l’on nommait alors « Les Mazels » , ou tout prosaïquement : « la plaço de las pialos » (des abreuvoirs) ou plus simplement encore « Les Halles », grouillante d’une foule joyeuse.

 

C’était alors une époque qui voyait, très particulièrement à Limoux, tout le monde (hommes, femmes et enfants) entremêler aux rigueur de l’hiver… et du carême qui n’est qu’une « Permanence de Restrictions », les naïfs plaisirs et les ébats populaires.

Parmi cette foule exubérante, des hommes jeunes, contents de leur sort, des femmes jeunes aussi, sans négliger outre mesure leur rôle domestique et même de tout jeunes enfants, qui avaient le geste inné, se déguisaient, le plus souvent en beau domino de soie ou en pierrot de lustrine, le visage caché par un joli masque de satin de teinte claire, ou d’un loup en velours noir. En sortant de l’un des cafés de la ville où ils s’étaient groupés, (Grand Café, Concorde, Collè, Le Malbrié, le Quec, le Flambard, le Marranot etc…) ils s’intercalaient dans les rangs d’une dizaine de musiciens particulièrement qualifiés qui jouaient avec éclats des airs tirés du folklore Audois, airs que l’on peut retrouver dans le recueil des « Chansons des Provinces Françaises » harmonisées par Joseph Canteloube.

Le masque qui avait la plus belle prestance et aussi quelque sang-froid nécessaire était choisi pour mener la musique. Assez rarement on confiait à une femme ce rôle difficile. Et je revois ainsi les Palauqui, les Luguel, les Julounet, les Firménou et Cluscard et Pugès et Garros et Bouyérou et Imbert et le Lanterniè lançant dans les airs les trilles endiablées de leur bois, de leur cuivres et les roulements tonitruants de leurs caisses.

Si mes souvenirs remontent aux récits des aïeux, ces musiciens, relativement modernes étaient jadis des hautboïstes catalans (Les abouèsés) peut-être précurseurs des « Coblas Roussilonnaises » qui sous les couverts de la place, avec étapes à chacun des cabarets qui l’entourent, entraînaient nos masques qu’on nommait « Les Fécos » puisqu’on a pour eux inventé une expression pour définir leurs gestes : « Faire Fèque » dont l’étymologie m’échappe.

Ces Fécos,  bottés, gantés,  chics, tenaient en mains un roseau assez long (la carabéno) joliment enrubanné, avec lequel, voltant et vire-voltant, unissant, selon le rythme musical, le lascif italien à la fougue espagnole, encore très couleur locale à Limoux, ils faisaient des jeux de grâce, évoquant des minauderies de tarentelles et de séguedilles.    

 

Le Limouxin – 4  mars 1945 – N° 25

CARNAVAL par J.L. LAGARDE – Essai documentaire

Les Fécos étaient précédés et suivis de joyeux drilles, de moyens plus modestes, qui, pour se déguiser, se contentaient de tourner leur pardessus et leur béret à l’envers, de passer leur chemise sur leur veston, de coiffer un long bonnet de nuit, de donner libre cours à la fantaisie la plus débridée ou, plus simplement de revêtir leur costume de travail, quelquefois propre et de poser sur leur visage »un masque en carton de quatre sous » (sic). Certains, parmi eux, peut-être même sans s’en douter affirmaient la manifestation folklorique. Pour leur déguisement, sur leurs vêtements de ville, ils passaient cette sorte de grosse houppelande qui servait autrefois de manteau d’hiver aux charretiers en voyage, « la Limousino » ; on la nommait « la Marengo » ou « Malrego ». En fort tissus de laine poilu, grisâtre, rayé de mauve et de grenat, descendant presque sur les lourds brodequins, elle se complétait par une pèlerine de même tissu, quelquefois avec un capuchon, s’arrêtant à la taille. Boutonnée, presque tout du long en avant, elle se fixait autour du cou avec un agrafe à chainette de métal. Ces charretiers, sans attelage, n’avaient pas de gants « la manrego » ayant de grandes poches, mais étant munis d’un grand fouet.

Certain autres dans le même esprit, revêtaient la petite blouse « la Blodo Carcassouneso ». En toile bleue ou grise, elle descendant à peine plus bas que la ceinture. Elle s’ornait de passementeries blanches sur le col, les épaulettes et les poignets. Eux aussi, sans gants avaient le fouet utilisé dans la corporation. Les uns et les autres adoptaient comme coiffure le grand béret basque en gros drap bleu marine, pour compléter ces travestis plus ou moins usagés, mais bien dans la tradition locale.

Ces masques ne gambadaient pas. Ils marchaient d’un pas assez lourd, se tournant à droite et à gauche, comme pour bien faire valoir leur prestance, puisque d’ordinaire c’étaient des costauds qui adoptaient ces déguisements.

Généralement ces deux groupes de charretiers ne mettaient pas de masque sur le visage. Ils préféraient se maquiller, se grimer ; ils le faisaient à l’aide de blanc d’Espagne, de noir de fumée et de fuschine rouge, tels les clowns de cirques. Ils se rendaient aussi méconnaissables, et se faisaient assez habillement des physionomies burlesques aux traits paillards et patibulaires.

En raison de ces pauvres déguisements, on les surnommait « Les Goudils ». C’est sous semble-t-il cet accoutrement que mon fils enfant, en vacances chez son grand-père a connu les joies du carnaval de Limoux.

(A suivre)

 

Le Limouxin – 11 mars 1945 – N° 26

CARNAVAL par J.L. LAGARDE – Essai documentaire

Parmi tous les travestis, certains bons vivants, qui se piquaient d’humour imaginaient des déguisements très personnels, originaux, amusants ou grotesques, tels : Lé Patrou, Lé Répous et Lé Sourt. D’autres, bien plus rares, se paraient de costumes plus ou moins historiques, empruntés au vestiaire du théâtre ou du cirque, voir même de la ménagerie. Cette tendance eût une fâcheuse influence sur la musique folklorique du « tour de fèque ». Les airs du vieux folklore audois furent peu à peu remplacés par de courts extraits d’opérettes, ou de chansons à la mode, dont la répétition devenait lancinante. Nous entendîmes alors : Le chapeau de Marguerite, La Monda, Pauré Péreiro, Orphée aux Enferts, Le Jour et la Nuit, Le Cœur et la Main, La fille Angot, et presque tout le répertoire des Lecoq, des Planquette, des Audran, des Varney, des Hervé, des Offenbach, etc.

Ces mascarades qui, quoique fort joyeuses, évoluaient, le plus souvent, dans un certain cadre de correction, prenaient, en quelques occasions le nom de « Partie des Meuniers », en souvenir des riches moulins à blé que Limoux possédait autrefois sur la rivière Aude. Elles étaient alors organisées par la classe riche de la ville qui constituait « Le Cercle du Grand Café » et comptait sans doute quelques propriétaires de ces moulins. C’est le costume des participants qui avait aidé au qualificatif : pantalon blanc impeccablement repassé, blouse courte, neuve, bleue ou grise, gants blancs, bonnet de coton bariolé, mouchoir à carreaux noué en pointe autour du cou, besaces sur l’épaule, garnies de bonbons excellents et coûteux que les « Meuniers » offraient aimablement aux dames, à profusion, pendant le défilé, grand masque de cire ou de carton, plus ou moins grimaçant, ou faux-nez à moustaches. Pour certains les besaces se remplissaient de sous, et même de pièces d’argent de 20 centimes qu’ils semaient sur les pas des promeneurs, ou en avant de gamins qui se ruaient au ramassage. Ce travesti, déjà curieux, se complétait étrangement parfois par un petit fouet de chasse, que certains tenaient d’une main, que d’autres suspendaient à leur cou.

Après le repas du soir, ces mascarades se déroulaient sous les couverts de la place, éclairés aux torches au goudron fumeux « las entorchos ». Elles se terminaient généralement par un bal de nuit au « Grand Théâtre » aujourd’hui incendié, où dames de petite vertu, légères et court vêtues, venaient après minuit donner à la fête une note un peu particulière. C’était l’entrée des « Bèni-Bouf-Tou » conduites par la plantureuse Bébé. C’était aussi la sortie des personnes plus réservées qui aimaient à s’amuser tout à fait convenablement.

(A suivre)

 

Le Limouxin – 17 mars 1945 _ N° 27

CARNAVAL par J.L. LAGARDE – Essai documentaire

Hélas, même à Limoux, ce Carnaval, qui est une des plus vieilles traditions du monde, s’éteint peu à peu, pour des causes multiples et très diverses. Cependant, il était, comme tant de rites folkloriques, la survivance de solennels rites religieux propres aux populations agricoles. Bien des vieux, comme moi, se souviennent des libations et de la mort de Carnaval, bruyamment carbonisé.

Il emportait avec lui l’hiver, laissait en héritage, au milieu des rires, des chants et des danses, la promesse du printemps proche. Mais beaucoup ne se doutent pas qu’ils assistaient ainsi à la continuation des Saturnales Romaines, des Hommages à Bacchus, des offrandes à Dionysos, et que, non seulement à Limoux, mais dans l’Europe entière, on retrouve ces traditions tout au fond des hommes, surtout de ceux qui accomplissaient les gestes millénaires du travail des champs.

On a tenté parfois les manifestations du « Carnaval de Limoux » dans les localités de la région ; mais chaque fois le succès a été douteux. Pour la réussite il y faut le cadre, l’ambiance, une sorte d’atavisme et, surtout une emprise totale de la foule, qui, faisant des haies compactes sur le passage du cortège, se donne toute, et presque à son insu, à des ondulations rythmées par la musique. Le « Tour de Fèque » n’est bien que dans Limoux.

Reverrons-nous, quand reviendront vraiment des jours bien meilleurs, les grandes fêtes qui, du premier dimanche de janvier à la mi-carême, mettaient leur joyeuse animation au seuil du printemps ? Espérons-le, car je crois que ni le cinéma, ni la littérature, à l’exception du roman de Marcel Barrière : « Le Carnaval de Limoux » n’ont rien gardé de ce pittoresque et unique Carnaval.

Des facteurs tout nouveaux : les sports, les spectacles, le tourisme, etc. tendent à faire disparaître les jeux et fêtes auxquels jadis ces populations entières prenaient une part active. Aujourd’hui, elles se laissent distraire et ne composent plus leurs propres distractions. Ces délassements dirigés ne sapent-ils pas un peu de la vitalité artistique et artisanale, ne nivellent-ils pas progressivement les caractères originaux des individus et des peuples ?

Que ce Carnaval bonnasse puisse ressusciter à Limoux, tout particulièrement, dans le savoureux parfum de la dinde rôtie (la gindo) arrosée de bons crus, dans les éclats dorés de notre pétillante Blanquette, dans les divers fumets de nos « fouassets, nos croustades, séquets, raouzels, curbelets et nostros coquos » parmi les batailles pour rire ou confettis et serpentins, castagnous et cacahouètes ont peu à peu remplacé les dragées, les pralines, les fondants, les fruits confits ou non au grand-dam de nos charmantes Limouxines, qui cherchaient à deviner, sous le masque, le doux visage de l’être aimé qui offrait galamment ses friandises.

Pas adiù, paure Carnaval       mais à pla leu

Rectification – Dans la première partie de cet Essai Documentaire, paru le 25 février 1945, au 4ème paragraphe qui donne les noms des vieux musiciens du « Tour de Fèque » lire Grânos (Gavignaud) et non Garros – Le doyen Grânos jouait d’un curieux instrument de cuivre nommé « Ophicleïde » ou serpent à clé, aujourd’hui totalement disparu de nos fanfares. Cet instrument avait une embouchure comme le baryton et des clefs comme le Saxophone. On le prenait à deux mains, presque vertical devant la poitrine. Il était haut et assez encombrant. Son registre était peu étendu ; sa sonorité était celle d’une Basse. Après une importante modification de matière, de forme, de galbe et de sonorité, plus gracile et plus léger puisqu’il est maintenant en bois, avec une hanche comme le Hautbois, il a pris place dans les grands orchestres symphoniques, sous le nom de Tuba ou Basson.